Héritages de mai

Publié le par Fred

La page de mai 68 va donc être tournée. Et c'est au champion de la "droite décomplexée", incarnation dans son camp du libéralisme et de l'atlantisme, que revient la tâche de mettre fin à 40 années de chienlit pour renouer avec l'oeuvre morale d'un général "ni de gauche ni de droite", étatiste et anti-américain... Il faut dire qu'en accablant d'un côté l'héritage politique de sa propre génération et en refusant de l'autre que l'on porte un quelconque regard critique sur celles qui l'ont précédé (ce serait de la "haine de soi", parait-il), Nicolas Sarkozy n'en est plus à une contradiction près...

Le discours de Bercy, d'une rare violence pour un entre-deux-tours qui se veut habituellement recentré et rassembleur, mérite d'être relu à lueur des événements qui ont suivi l'élection du nouveau Président : "Ils avaient proclamé que tout était permis, que l'autorité c?était fini, que la politesse c'était fini, que le respect c'était fini, qu'il n'y avait plus rien de grand, plus rien de sacré, plus rien d'admirable, plus de règle, plus de norme, plus d'interdit. Beau résultat en vérité. Souvenez-vous du slogan de mai 68 sur les murs de la Sorbonne : Vivre sans contrainte et jouir sans entrave." Cette réduction de mai 68 à sa seule dimension individualiste et libertaire résume mal la complexité d'un bouillonnement social et intellectuel aux aspirations diverses et parfois antagonistes...

Au delà d'un mouvement estudiantin mao-romantique, on oublie parfois que mai 1968, c'est 11 millions d'ouvriers et d'employés engagés dans un conflit social, avec pour revendication principale la revalorisation de revenus du travail bloqués tandis que la France connaît 20 années de prospérité, et qui connaîtront un rattrapage spectaculaire (25% pour le Smig et 7% pour les autres salaires). Paradoxalement, mai 68 touche là au coeur de la rhétorique sarkozienne : la valeur travail. Et tout aussi paradoxalement, l'héritage social des accords de Grenelle est sans doute ce qui sera le plus menacé par Sarkozy, puisqu'il comprend notamment l'assouplissement de l'âge de départ en retraite (les fameux régimes spéciaux) et la représentativité des syndicats aujourd'hui contestée.

Mai 68 porte également une critique radicale non simplement de l'autorité, mais du pouvoir personnel incarné par le général de Gaulle. Il faut se replacer dans le contexte istorique pour mesurer combien la Ve république et l'élection du Président au suffrage universel faisait craindre un retour de la pratique plébicitaire bonapartiste, que Mitterrand nommait "Coup d'Etat permanent". Il est bien évident que Nicolas Sarkozy, qui a débuté en supprimant la démocratie interne qu'il avait imposé à l'UMP et en bâtissant une administration présidentialisée sur un modèle américain (avec en particulier le conseil national de sécurité) s'oppose aux initiatives participatives et collectivistes qui ont été alors échaffaudées. Mais celles-ci n'avaient déjà plus d'héritage, tuées à deux reprises, lorsque Pompidou a mis fin à la "nouvelle société" déconcentrée et assise sur la concertation sociale de Chaban-Delmas, et lorsque Mitterrand a inscrit son alternance dans les habits du général.

Enfin, il y a effectivement cette lecture  hédoniste, qu'attaque ici Sarkozy, et qui revendiquait le primat du bonheur individuel sur les structures sociales. Cet héritage-là, de loin le plus important, ne me semble pas remis en cause par le Président, bien au contraire. Tout d'abord, parce qu'il s'est matérialisé, dans les années qui ont suivi, par une redéfinition de la famille qui devient un cadre d'épanouissement personnel et non plus la structure de base de la société : divorce, contraception, avortement, fin du délit d'adultère... autant de progrès dont Nicolas Sarkozy, qui affiche ouvertement une famille recomposée et qui surmonte des difficultés conjugales, est le premier représentant au sommet de l'Etat. Ensuite, parce que cette génération a rapidement compris que la satisfaction de désirs individuels passait par la société de consommation qu'elle avait combattu. Là encore, le matérialisme assumé entre la soirée élective et l'escapade maltaise, et la fascination revendiquée pour la réussite financière sont une "rupture" générationnelle issue de mai 68.

 

En réalité, Nicolas Sarkozy entend liquider ce qu'il ne dit pas et assumer ce qu'il dénonce. Car "Vivre sans contrainte et jouir sans entrave", c'est bien le modèle de présidence décomplexée qui se met en place sous nos yeux.

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