La crise et les 3 socialismes

Publié le par Fred

 
Dans son malheur, la France aura au moins eu la chance que Nicolas Sarkozy n'ait pas eu le temps d'appliquer la totalité de son programme avant le déclenchement de la crise financière. Si les banques françaises ont - jusque là - relativement résisté aux turbulences mondiales, nous le devons en grande partie au fait que nous ne soyons pas « le pays de propriétaires » que la candidat Sarkozy appelait de ses voeux en regrettant qu' « une économie qui ne s'endette pas suffisamment est une économie qui ne croit pas en l'avenir », et pensait que « si le recours à l’hypothèque était plus facile, les banques se focaliseraient moins sur la capacité personnelle de remboursement de l’emprunteur et plus sur la valeur du bien hypothéqué ». Reconnaissons au Président la lucidité de présenter aujourd'hui comme « folles » les subprimes qu'il proposait hier à la France.

 


Bien sûr, il faut réguler les marchés, imposer des ratios exigeants entre les positions détenues par les organismes financiers et leurs fonds propres, réformer les systèmes de primes qui rémunèrent les traders, instaurer une tracabilité du risque et développer les systèmes d'alerte. Je ne peux que regretter que Nicolas Sarkozy ait perdu la lettre en ce sens que lui avaient envoyé il y a 5 mois plusieurs figures des gauches européennes (dont Lionel Jospin, Michel Rocard, Jacques Delors et Laurent Fabius, qui n'ont heureusement pas été traités alors de carpes et de lapins...) pour s'en souvenir aujourd'hui. Bien sûr, il faut légiférer, et non plus faire confiance à l'autodiscipline, sur les retraites chapeaux et autres parachutes dorés qui ne sont que le symbole de la dérive morale d'un système que l'on doit réformer en profondeur.

 


Mais ne nous leurrons pas sur les solutions aujourd'hui mises en oeuvre et sur lesquelles nous est demandée l'unité nationale. Les prises de participations, prêts et autres baisses des taux directeurs qui visent à injecter des liquidités dans le système financier sont nécessaires pour éviter un « credit crunch » synonyme d'effondrement de l'investissement et de la consommation. C'est un chemin étroit entre la déflation auquelle il conduirait et le risque de spirale inflationniste que constitue une baisse de la valeur de l'argent au moment où l'offre ne parvient déjà plus à satisfaire la demande énergétique ou de matières premières. Mais c'est comme donner du Whisky à un alcoolique en manque : cela va le calmer un moment, l'empêcher de se faire sauter avec sa maison et le voisinage, mais cela ne le guérira pas ni ne l'empêchera de tabasser sa femme et ses enfants...

 


Car c'est bien la soif des marchés qui est à la source de la crise actuelle. Au cours des 15 dernières années, la valeur des actifs détenus sur les bourses mondiales a augmenté de 20% par an contre 4% de croissance moyenne du PIB. Elle représentait en 2007 99% du PIB mondial, passant sur la période de 25% à 65% en Europe, de 60% à 153% au Japon et de 75% à 180% aux Etats-Unis. Cette explosion des capacités de financement n'a aucunement soutenu à l'investissement, resté stable pour ne pas dire atone à 10% du PIB (je ne me souviens que trop bien avoir travaillé sur les argumentaires d'une société privatisée expliquant qu'il fallait acheter ses actions parce qu'elle avait achevé ses programmes d'investissement...), mais s'est alimentée d'un gigantesque transfert des revenus du travail vers la rémunération du capital, estimée pour la France seule à 200 milliards d'euros par an.

 


Ce qu'il est à mon sens important de comprendre aujourd'hui, c'est que nous ne sommes pas devant une simple bulle spéculative qu'un « mouvement de correction » (entendez par là un Krach) suffirait à crever. Car c'est l'ensemble de « l'économie réelle » qui s'est structurée de façon à pouvoir satisfaire la soif exponentielle de ses actionnaires. Les pays du sud et de l'est – et en particulier la Chine – sont devenus les usines d'un néocolonialisme qui ne produit plus simplement à bas coûts ses matières premières mais aujourd'hui ses biens de consommation courante. Un vaste mouvement de fusions-acquisition, paradoxalement mené au nom de la liberté de la concurrence, a fait disparaître chaque année entre 50 et 100 entreprises côtées de la bourse de Paris. Un « volant de chômage » massif a lourdement pesé sur les capacités de négociation salariale, le nombre de smicards passant en France de 8% à 13% des salariés en 10 ans tandis que le nombre d'employés à temps partiel augmentait de 40%. Partout, la paupérisation – pardon, la baisse des coûts de production- est ainsi devenu l'axiome de la compétitivité, et le monde serait depuis bien longtemps en récession sans un recours massif à l'endettement – principalement des Etats de ce côté-ci de l'Atlantique, des ménages de l'autre – pour soutenir artificiellement la croissance.

 


Loin d'endiguer ces phénomènes, les politiques publiques les ont idéologiquement accompagnés. Car si Nicolas Sarkozy fut le premier à assumer pleinement que les Français devraient être riches de leurs dettes et de leurs rentes, il n'y eut en ce domaine aucune rupture. Des promesses de Chirac au bouclier fiscal, c'est le creusement des déficits qui vient financer les baisses d'impôts sur le patrimoine et les populations dont la propension à épargner est la plus forte. A quatre reprises entre 2004 et la semaine dernière, des mesures de « soutien au pouvoir d'achat » sont venues encourager l'épargne salariale sans contrepartie s'assurant d'une non substitution aux salaires. A sept reprises depuis 2002 ont été « assouplies » les 35 heures renverser la tendance à la baisse du temps de temps effectif de travail, mais avec une baisse sensible du coût du travail par le biais des heures supplémentaires...

 


Au delà des mesures d'urgence nécessaires sur lequelles nous pouvons nous entendre, la gauche doit faire entendre clairement sa différence sur les solutions de long-terme. Aucune solution n'est durable sans remise en cause de la « croissance à crédit », donc par un autre partage de la valeur ajoutée. C'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous évoquons la « relance par le pouvoir d'achat » qui n'est pas comme certains le laissent entendre un retour au programme commun mais bien au contraire, la voie des « 3 socialismes » chers à DSK.

 


C'est la voie du socialisme de redistribution, qui rétablit la justice fiscale, instaure des conventions salariales tripartites pour négocier chaque année le partage de la croissance, impose la mixité sociale dans les territoires et invente de nouvelles péréquations financières pour que les villes les plus pauves n'assument pas seules la facture de la solidarité. C'est la voie du socialisme de production qui entend créer des richesses pour ne pas partager des dettes, privilégie fiscalement l'investissement au dividende et le dividende à la spéculation, conçoit la concurrence comme un outil au service des prix et de l'innovation, et non comme une dérégulation productrice de cartels et de monopoles, promeut un Etat stratège dont les aides ciblées, commandes et prises de participation concourrent à une stratégie industrielle cohérente de modernisation et de spécialisation de l'outil de production, renoue avec l'Europe des projets chère à Jacques Delors, pour affronter les défis scientifiques, énergétiques et environnementaux. C'est la voie du socialisme de l'émancipation, qui répare l'ascenceur social, combat les discriminations, entend protéger les personnes plus que les postes pour donner à chacun les clés de ses choix et évolutions de carrières.

 


Je comprends l'inquiétude de Julien Dray (qui se rêve toujours candidat d'une grande alliance des « présidentiables ») constatant que ceux qui font aujourd'hui campagne sur leur dimension personnelle ont eu peu de clairvoyance quant à l'ampleur des dégats et leur demande de réécrire leurs motions... Mais je tiens à le rassurer : les réponses structurelles à cette crise (dont la principale inconnue restait « quand ? »)  forment la colonne vertébrale de la pensée sociale-démocrate, et aujourd'hui pleinement, de la motion portée par Martine Aubry.

Publié dans Politique

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MASSEY 15/10/2008 15:35

La motion D porteuse de la pensée sociale-démocrate ...et ces pauvres militants à qui Mme aubry veut faire croire qu'elle est socialiste et encore de Gauche!Merci d'avoir rétabli une vérité!