Le faux-débat des alliances

Publié le par Fred

Entre Ségolène Royal qui déclarait au soir du premier tour des municipales qu'il fallait « des alliances partout avec le modem » et Bertrand Delanoë qui fit le choix de sacrifier deux arrondissements parisiens pour mieux incarner le refus de ces alliances, le débat stratégique promettait d'être saignant... Il est devenu l'arlésienne de ce congrès. Tout le monde en parle, chacun veut faire entendre sa différence sur cette question  à défaut de se distinguer sur le fond, mais tout le monde dit au fond la même chose en trois points : d'abord l'alliance à gauche, ensuite on peut transiger au niveau local s'il y a accord sur un projet (et de Gerard Collomb à Martine Aubry en passant chez Delanoë par Michel Destot, il aurait été compliqué de dire le contraire), enfin, on ne pourra envisager d'alliance nationale avec le modem que s'il renonce aux alliances à géométrie variable pour dire clairement qu'il est partout dans l'opposition à la politique de l'UMP.

Maintenant, une fois que tout le monde a dit cela, on a pas réellement répondu à la vraie question stratégique qu'est le socle sociologique que l'on souhaite rassembler en 2012 pour être majoritaires dans le pays. François Mitterrand se retournerait dans sa tombe s'il savait que cette dimension sociologique a disparu de nos débats, alors qu'elle est centrale dans le projet d'union de la gauche qu'il a construit entre Epinay et 1981... Le parti communiste d'alors est encore ce parti de classe, qui infuse dans le monde ouvrier, y mène des actions d'alphabétisation, de formation politique, d'accompagnement social, notamment au travers du lien organique qu'il conserve avec la CGT. Il apporte non seulement 15% des voix au second tour de l'élection présidentielle, mais complète sociologiquement la « gauche non communiste » qui s'adresse traditionnellement au salariat tertiaire, aux professions intellectuelles, aux étudiants ou à la fonction publique.

On a tort d'attribuer exclusivement à la chute du mur de Berlin ou à l'action offensive du Parti socialiste la disparition de l'électorat communiste. Car ce sont de profondes mutations du monde industriel qui ont accompagné la période récente : forte désindustrialisation des bassins traditionnels  du nord, de l'est et du couloir rhodanien au profit des régions rurales de l'ouest, disparition des grandes usines implantées dans les centres urbains dont Renault-Billancourt était le symbole, constitution de business units, externalisation croissante sous forme de sous-traitance captive, délocalisations, tertiarisation des processus productifs par l'introduction des technologies de l'information, individualisation des parcours professionnels et des rémunérations par la GPEC, pression permanente du chômage de masse sur les capacités de négociations collectives... etc... La France ne s'est pas uniquement désindustrialisée (un tiers des effectifs perdus en 30 ans). Elle s'est modernisée et présente aujourd'hui un nouveau paysage industriel, décentralisé, désyndicalisé, dépolitisé, à qui la gauche ne sait plus parler à défaut de l'avoir totalement compris.

Le renouvellement des générations a - lui aussi – bouleversé la sociologie électorale. La massification de l'enseignement supérieur a pleinement profité aux enfants d'employés et de professions intermédiaires qui, tout en conservant une conscience politique de gauche, sont devenus des gagnants de la mondialisation. Ils se sont orientés vers les fonctions commerciales, marketing ou financières qui se sont très largement développées. Ils ont conquis le centre des grandes villes, et les ont fait basculer à gauche. Mais les enfants d'ouvriers, eux, sont resté au bord du chemin : alors qu'ils représentent 38% de la classe d'âge, ils ne sont plus que 29% des bacheliers et 11% des étudiants en 2007, contre 15% des étudiants en 1984. Ce sont eux qui concentrent les problêmes d'exclusion (avec un taux de chômage du double de la moyenne nationale), et ont été relégués à la périphérie des villes par la flambée immobilière, où se cumulent fractures sociale et territoriale (offre de soins, services publics et de proximité, emplois...). Entre 1978 et 2007, la proportion de « l'électorat ouvrier » (ouvriers, conjoints et enfants) votant à gauche est passée de 70% à 45%. Pire, l'idée reçue selon laquelle ceux-ci votent à gauche lorsque la droite est au pouvoir (ce qui fut vérifié à 60% aux législatives de 1997) s'est révélée fausse lors de la dernière présidentielle, la gauche perdant un petit point de ce vote par rapport à 2002.

C'est je crois à l'aulne de ces données que nous devons juger la pertinence stratégique des textes qui nous sont aujourd'hui présentés. Je ne conteste ni l'analyse des dérives du capitalisme financier, ni la nécessité de revitaliser notre tissu productif, ni l'urgence écologique, ni l'engagement européen qui transcende nos motions et que je partage. Je ne nie pas l'apport conceptuel d'une Ségolène Royal qui préconise de substituer à une lecture sociale une lecture sociétale du monde, ni le courage d'un Bertrand Delanoë à assumer le combat des socialistes en faveur des libertés individuelles, mais s'en tenir à cela me semble incarner dans les motions A et E un même choix. Celui de concurrencer François Bayrou sur le terrain qu'il nous a repris en 2007, et agréger à cet électorat celui que nous apporte captivement l'union de la gauche au second tour. Ce serait je crois une double erreur.

D'abord, parce que nous n'avons plus de réservoir de voix à gauche. Ni les communistes, ni les verts n'ont été en situation d'atteindre 2% des voix en 2007, tandis que les radicaux et les chevenementistes avaient renoncé à présenter un candidat. La total des voix de gauche atteint 36% - le plus faible total depuis 1969 – et même si nous réduisions François Bayrou aux 10% que pèse structurellement le centre, nous en reviendrions au total que nous avons atteint en 1995, tout aussi insuffisant pour l'emporter. Il est d'ailleurs frappant de constater que le score réalisé au second tour par Ségolène Royal en 2007 est égal à celui de Lionel Jospin en 1995 (47%), malgré la forte chute de la gauche, signe que le rassemblement de cet électorat est d'ores et déjà réalisé. Nous devons avoir aujourd'hui une autre ambition, celle d'élargir notre base sociologique en partant à la reconquête de l'électorat longtemps nommé « gaucho-lepeniste », devenu sarkozyste en 2007 et abstentionniste aux municipales de 2008.

Nous ne pouvons plus nous contenter de beaux discours sur les valeurs, ni même de généreux projets de redistribution qui corrigent une réalité statique mais ne redistribuent pas les cartes. Nous devons profondément rénover notre grille de lecture sociale, comprendre les effets de la tertiarisation et de la modernisation industrielle, analyser les mécanismes de la précarisation et de l'exclusion, évaluer nos outils traditionnels – largement dépassés par la marche du monde – regarder sans tabou qui paie quoi, et quoi profite à qui. Et proposer sur cette base de travail un nouveau projet de transformation sociale, de nouveaux outils, qui comprennent la réalité d'un monde du travail en pleine mutation et répondent aux aspirations de ceux que l'on prétend – toujours un peu mythologiquement – défendre.

Nous devons par ailleurs rénover notre outil politique, tiraillé entre la tentation d'un repli militant au risque de la non-représentativité, et une démocratie participative qui a montré ses limites, et notamment notre absence de méthode pour passer du recueil des problêmes à l'élaboration de solutions. La motion que je défends propose de créer, sur des bases thématiques, de nouvelles structures de confrontation et de dialogue entre nos militants, ceux de nos partenaires de gauche, des syndicats ou du monde associatif. C'est l'ambition de ne pas limiter ce dialogue aux seuls responsables parisiens, mais de nous ouvrir sur le terrain aux diverses expériences et sensibilités de la gauche, et de faire remonter des propositions sur lesquelles nous pouvons rassembler cette gauche.

Ce qui m'amène à la deuxième erreur... Cessons de penser que l'alliance à gauche est un acquis et que nos « partenaires » sont captifs. Enlevons la m... que nous avons dans les yeux et regardons ce qui se passe : les verts sont tentés par un positionnement environnementaliste qui va de Bové à Lepage, les radicaux de gauche sont dragués par leurs cousins borlooistes et votent de plus en plus avec l'UMP comme ce fut le cas sur la réforme constitutionnelle, le PCF n'a pas totalement abandonné l'idée défendue par Buffet en 2007 de rassembler la gauche protestataire non gouvernementale... Cette union de la gauche, il va falloir se battre pour la reconstruire, inventer de nouvelles façons de travailler avec elle et lui offrir d'autres perspectives. Convaincre nos partenaires que leur intérêt n'est plus de se compter aux présidentielles, mais de peser en amont sur un programme unique, de désigner un candidat unique, et d'inventer une autre façon de mesurer la représentativité de chacun, qui remplace le premier tour des présidentielles comme base de nos négociations. C'est la raison essentielle pour laquelle nous disons qu'il faut évidemment des primaires à gauche. Parce que le but d'une désignation, ce n'est pas comme le pensent certains de faire plaisir aux militants. C'est de nous mettre en ordre de marche pour gagner.

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romain blachier 18/10/2008 00:56

y'a aussi un electorat à regagner:celui qui a voté pour la premiére fois au centre aux présidentielles...Il faut leur montrer qu'ils se trompent et que le modem est un parti comme un autre voire pire qu'un autre quand on voit le bordel sur le rhone...meme si il est composé de gens sympas en général.