Du libéralisme (1/2)

Publié le par Fred

On me reproche parfois, dans les commentaires ou les courriers que je reçois, de me cacher derrière le passe-partout social-démocrate pour mieux masquer mon identité sociale-libérale. Cela mérite une réponse de fond et -je m'en excuse par avance - longue.

 

Les mots ont une histoire. Ils font l'objet d'une guerre sémantique, qui vise à les connoter positivement ou négativement, pour se les approprier ou jeter l'opprobre sur autrui. C'est particulièrement vrai dans une société médiatique où les valeurs l'emportent sur le sens. Le "libéralisme" ne fait pas exception et ceux qui se revendiquent aujourd'hui "libéraux" n'ont qu'une lointaine filiation avec l'idée originelle.

 

Fondement de la philosophie des "lumières" au 17e siècle, le libéralisme est une vision révolutionaire qui s'oppose à l'absolutisme politique et moral. Locke -puisqu'il s'agit de lui- affirme que "chaque homme est propriétaire de sa propre personne. Aucun autre que lui-même ne possède un droit sur elle". En matière économique, il en déduit que "le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains lui appartiennent en propre". L'artisan seul a des droits sur le meuble qu'il a réalisé, et le paysan sur la terre qu'il cultive. La propriété privée est alors un "droit naturel" que chacun peut librement échanger ou par convention, monnayer. Mais en la légitimant par le travail, il en pose les limites : nul ne peut accumuler davantage que ce qu'il ne peut lui-même valoriser, ni priver autrui de le faire (la libre concurrence s'oppose ici au capitalisme) ; nul ne peut prétendre en hériter s'il ne reprend le travail qui y est lié (contestation des privilèges de l'ancien régime).

 

"Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise", telle est l'idée reprise par Adam Smith dans sa Richesse des Nations, considérée comme l'oeuvre fondatrice de l'économie classique libérale. L'avènement de l'ère industrielle le conduit toutefois à compléter et tempérer la vision artisanale de Locke, non au nom des principes politiques mais de la nécessité économique. Il justifie le capital comme investissement, "renoncement au bien-être immédiat" permettant le développement de la productivité, défend le libre-échange comme moyen d'élargir le marché pour favoriser la division du travail, et a l'intuition que la poursuite des intérêts individuels produit de l'ordre et non du chaos : c'est la "main invisible" qui conduit le producteur à satisfaire les besoins de son marché, non par humanisme mais par avidité. Walras puis Pareto donneront à cette intuition sa justification scientifique : la liberté des acteurs économiques sur un marché de "concurrence pure et parfaite" tend à un équilibre général et "optimal", c'est à dire une situation où l'accroissement du bien-être d'un individu ne se fait au détriment d'aucun autre. Il en résulte que toute contrainte collective ou redistribution est nécessairement illégitime, car empêchant cet "optimum".

On peut bien entendu débattre de ces théories et notamment de la justice de l'optimum (qui n'est pas nécessairement égalitaire puisque qu'un individu qui a toutes les richesses peut en accumuler davantage sans en enlever à ceux qui n'ont rien). Mais l'on doit considérer qu'elles dessinent un "idéal libéral" qui n'a jamais existé, et dont l'évolution de l'économie de marché nous a au contraire éloigné.

J'observe, pour synthétiser, trois ruptures principales avec ces fondements théoriques. La première, décrite par Marx, c'est la séparation du producteur et de sa production.  L'immense majorité des travailleurs a renoncé contractuellement à la propriété de ce qu'ils produisent (c'est le salariat) à un prix nécessairement inférieur à la valeur de cette propriété (sans quoi il n'y aurait pas de profit). C'est un mal nécessaire auquel je souscris, dès lors que c'est le profit qui encourageant le risque, entraîne un cercle vertueux de l'investissement et des salaires, potentiellement plus élevés par les gains de productivité. Mais ce raisonnement "smithien" se heurte à une seconde rupture : la séparation des sphères productives et financières. Les actionnaires d'aujourd'hui ne sont pas les capitaines d'industrie d'hier, et la rémunération qu'ils recherchent sur le marché financier n'est nullement liée au taux de rentabilité et au rythme de réalisation de leurs investissements industriels. Ils ne l'obtiennent donc plus uniquement également par l'optimisation de la richesse produite (c'est la fin de la "main invisible") mais également au détriment de la rémunération du travail et de l'investissement. Ce renoncement au "bien-être futur" au profit du "bien-être immédiat" est rendu possible par la troisième rupture : la séparation des marchés de production et de consommation. La mondialisation actuelle n'est pas l'aboutissement du libre-échange sur un marché mondial unifié. Elle s'appuie bien au contraire sur une segmentation des marchés, organisant la production sur ceux où le "prix naturel" du travail est le plus faible et la consommation sur ceux où le "prix naturel" des produits est la plus forte, le profit n'étant plus réalisé par la croissance mais par le différentiel entre des coûts et revenus obtenus sur des marchés hermétiquement clos.

Mais ce qui est particulièrement visible et caricatural au niveau mondial décrit en réalité le fonctionnement de l'ensemble des marchés, à toutes les échelles et niveaux du cycle de production. La raison en est simple : le coût de l'industrialisation et l'atomisation de ses sources de financement conduit à une concentration des acteurs. Sur le marché du travail, la concentration des structures productives entretient un sous-emploi qui maintient faibles les salaires. Sur celui des matières premières, la concentration des acheteurs tire à la baisse les revenus des producteurs, et il en va de même pour la concentration des donneurs d'ordre face aux PME qui sont leurs fournisseurs. Sur celui de la distribution, la concentration des enseignes permet tout à la fois de dicter leurs conditions (faibles) aux industriels et (élevées) aux consommateurs. Il suffit de parcourir la ville pour s'en convaincre : combien d'enseignes spécialisées dans les articles de sport, le bricolage, la banque, ou la téléphonie ? Deux, rarement trois. Dans une même enseigne, combien de références de petits pois, de limonades ou de grille-pains ? Rarement davantage. La liberté de choix n'existe plus en réalité que sur les marchés où les biens ne sont pas homogènes et interchangeables (la mode ou la culture par exemple) ; et sur ceux dont l'hyper-concentration des acteurs organise elle-même la segmentation (comme la lessive ou le café). Nous vivons dans l'illusion d'un marché libre où l'offre et la demande déterminent les prix par le jeu de la concurrence : c'est au contraire l'objectif de prix qui structure les offres et demandes sur une multitude de marchés oligopolistiques.

Les politiques menées par la droite au nom du "libéralisme économique" ne visent en rien à la réalisation d'un monde de "concurrence libre et parfaite" au sens de Pareto, bien au contraire. Il faudrait adopter des mesures anti-concentration ? Elle encourage les fusions-acquisitions et privatise des monopoles naturels comme les autoroutes. Il faudrait libérer la mobilité des facteurs de production ? Elle combat l'immigration. Il faudrait assurer la libre-entrée des acteurs sur un marché ? Elle défend la brevetabilité des idées et du vivant. Il faudrait garantir l'homogénéïté des produits en situation de concurrence ? Elle légitime les mesures techniques empêchant leur interopérabilité. L'abandon du libéralisme politique et l'autonomisation d'un libéralisme économique qui s'accomode fort bien de l'autorité et de la morale révèle la nature profonde de son projet de société : si elle s'approprie la rhétorique et les conclusions des économistes libéraux, elle n'en retient que les fragments compatibles avec un conservatisme social. Les premières mesures fiscales annoncées par Nicolas Sarkozy, qui exonèrent au nom de la "révolution libérale" le patrimoine et sa transmission, ne font que renforcer un système social caractérisé par des aristocraties héréditaires. Précisément ce contre quoi se sont élevés les premiers théoriciens du libéralisme.

Publié dans Economie - Social

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arno 25/05/2007 17:48

CHANGEMENT D'ADRESSE!!!
Depuis 3 mois j'ai ouvert un blog politique sur http://desirsdavenir86000.over-blog.net/
Ce blog est consacré à Ségolène Royal qui va sans doute devenir prochainement la chef de l'opposition et elle sera sans doute notre candidate pour les élections présidentielle de 2012.
Mais à cause de problèmes récent mon blog je change d'adresse alors pourriez vous mettre un lien vers la nouvelle adresse de ce blog qui est la suivantes: http://segoleneroyal2012.over-blog.fr/
Venez nombreux voir ce blog malgré vos appartenance politique,il est ouvert à tout le monde.
Pourriez vous mettre un lien vers mon blog s'il vous plait!!!
Nous vous remercions tous pour cette belle campagne présidentielle et nous remercions Mme Ségolène Royal qui a fait une très bonne campagne et qui a su nous redonner le goût de la politique.
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