Retour de flamme coloniale

Publié le par Fred

Bien sûr, on dira qu'il n'aura fallu que deux jours pour que je renonce à mon voeu de ne pas vivre dans la commémoration du passé... Mais l'affaire est grave, et elle a bien lieu aujourd'hui. Car en cette première journée de souvenir de l'abolition de l'escalavage, 40 élus UMP ont pris l'initiative d'écrire à Jacques Chirac pour lui demander d'abroger l'article 2 de la loi Taubira (loi qui donne à l'esclavage le statut de crime contre l'humanité), article qui précise que "Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent". On peut bien sûr débattre de l'opportunité de ces lois mémorielles et de la légitimité du parlement à dire l'histoire. Mais ce qui est choquant dans le courrier de ces élus, c'est qu'ils réclament cette abrogation au nom "du parallélisme des formes et de l'égalité de traitement" entre cet article et celui, supprimé, qui établissait que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer". Plus grave, Lionnel Luca, initiateur de cette pétition et de ladite loi amputée, salue à sa façon cette journée de commémoration en rappelant que "En Afrique, c'est la colonisation qui mit fin à l'esclavage, et ce fut en France l'un des arguments évoqué par la Gauche républicaine d'alors…"


Cette double offensive mérite une réponse ferme. Je ne vais pas m'étendre trop longtemps sur l'idée d'un parallélisme entre une loi reconnaissant un fait historique, et une autre qui précise ce que l'on doit en penser... Cela en dit long sur les vues hautement démocratiques des partisans de "la rupture" et autres insatiables pourfendeurs de la "pensée unique". Plus grave, une telle initiative conduit à banaliser le refus de l'esclavage, qui ne serait au final, qu'une opinion parmi d'autres. Rappelons qu'il est au contraire l'un des fondements de notre civilisation moderne, consacré par l'article 4 de la déclaration universelle des droits de l'homme (Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes
), et qui a en France valeur constitutionnelle depuis 1848 (L'esclavage ne peut exister sur aucune terre française). 


Enfin, on ne peut rétrospectivement que s'interroger sur la vocation réelle du controversé article sur le "rôle positif", dont l'auteur réhabilite ouvertement le colonialisme en tant que tel, et non simplement (comme il le disait jusqu'alors) la mémoire des Français rapatriés d'Algérie. Nul ne nie que l'esclavage existait en Afrique avant l'arrivée des occidentaux... Les guerres ont toujours donné lieu à l'exploitation de la force de travail des vaincus au profit des vainqueurs, en Afrique comme ailleurs, et même très récemment dans les camps allemands de la dernière guerre mondiale... (Mais peut-être Lionnel Luca attend-il le prochain anniversaire de la découverte d'Auschwitz pour réclamer l'abrogation de la loi Gayssot ?) Toujours est-il que ce communiqué sème le trouble en laissant supposer, finalement, que le colonisateur aurait mis fin à ces pratiques barbares qui lui seraient étrangères... C'est au contraire le "commerce triangulaire" créé pour permettre la colonisation du nouveau monde qui a systématisé ces pratiques, faisant de l'esclavage non plus la conséquence des conflits tribaux, mais leur objet même dans le but de vendre ces esclaves aux européens. Et si ce sont ces mêmes européens qui ont finalement aboli l'esclavage (mais qui d'autre avait le pouvoir de le faire sur des terres qui leur appartenait ?) , ils y ont substitué le code de l'indigénat, distinguant les citoyens français de leurs "sujets" d'outre-mer , et qui n'a lui été aboli qu'en 1946, sauf en Algérie où il n'a pris fin qu'à l'indépendance...

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