Sur l'avenir de nos retraites

Publié le par Fred

Chacun le sait bien, la question du vieillissement est l'un des enjeux du siècle naissant. En Europe, l'espérance de vie a gagné 30 ans en un siècle pour atteindre 80 ans, et les scientifiques avancent le chiffre vertigineux de 140 ans comme limite absolue vers laquelle les progrès de la médecine nous feront tendre dans les décennies futures. La perspective - inédite dans l'histoire - d'une société où les retraités seront plus nombreux que les actifs n'est plus une hypothèse d'école, mais une réalité à 50 ans. Un tel bouleversement nous interroge tant au niveau individuel (comment organiser les différents âges de cette vie nouvelle ?) que collectif (comment penser la place des "séniors" dans la société ?). Mais peut-être plus immédiatement, elle nous commande de réfléchir à la façon de faire face financièrement et durablement à ce qui, ne l'oublions pas, est un progrès majeur de la civilisation moderne.

A un an des échéances présidentielles et législatives, pourtant, le silence des politiques sur la question des retraites est assourdissant, aussi bien à gauche où l'on rechigne à remettre en cause un acquis social, qu'à droite où l'on se cache derrière l'illusion d'avoir fait l'essentiel avec la loi Fillon de 2003. Soyons honnêtes : ceux qui disent aujourd'hui que l'on reviendra sur l'allongement de la durée d'activité se mentent et mentent au peuple. Ce n'est d'ailleurs pas illégitime au regard de ces mêmes progrès de la médecine, qui font que l'on est à 60 ans beaucoup plus vaillants qu'on ne pouvait l'être il y a 25 ou 30 ans. Mais ce n'est sans doute pas l'essentiel, et c'est pourquoi je crois que l'on doit dépasser la logique minimaliste de cette loi. Car en réduisant le dilemme à un choix individuel entre allongement des cotisations et réduction des pensions, elle produit uné réponse qui n'est ni efficace (30% des besoins couverts), ni honnête (on verra qu'en réalité elle réduit les pensions), ni juste (la totalité de l'effort pesant sur les seuls travailleurs, étonnante vision du paritarisme).

Mon propos, c'est qu'il ne suffit pas de décider que l'on doive travailler 42 ou 45 ans pour que cela soit une réalité. On entre de plus en plus tard dans la vie active et l'on peut en sortir beaucoup plus tôt, parce qu'un licenciement à 50 ans est une voie royale vers l'exclusion. Cette situation conduit en réalité à une baisse des pensions, puisqu'il devient de plus en plus difficile de remplir les conditions donnant droit à une retraite à taux plein... La faible insertion professionnelle des plus jeunes comme des plus âgés est un trait marquant du système français, qui produit un taux d'emploi médiocre comparativement aux autres pays européens (63% contre 65% en Allemagne, 71% au Royaume-Uni, 72% en Suède, 75% au Danemark). C'est donc d'abord par la politique de l'emploi que l'on résoudra la question du volume des cotisations. Je formule ici 4 propositions :

1. Il faut donner un statut aux jeunes exercant une activité professionnelle dans le cadre d'un stage. Peut-on tolérer plus longtemps que ceux-ci occupent un véritable emploi hors objectif pédagogique, rémunérés à 60% du seuil de pauvreté et retardant d'autant l'ouverture de leurs droits à la retraite ? Je crois qu'il nous faut, dans l'esprit de ce qu'a négocié Zapatero en Espagne, encadrer plus sévèrement ces usages en les limitant à 2 ans après le diplôme, en les requalifiant en contrats de travail dès lors qu'il n'ont aucune dimension pédagogique, et en contraignant l'employeur qui utilise un stagiaire diplômé à cotiser pour sa retraite.

2. Il faut contractualiser les allègements de charges. Depuis 20 ans, toutes nos politiques de l'emploi ont prévu des allègements de charge pour diminuer le coût du travail. Cette politique a été inefficace, produisant des "effets d'aubaine" substituant une embauche à une autre et favorisant la restauration de marges d'autofinancement pour les entreprises aux dépends des recettes sociales. Si cela n'était pas inutile il y a 20 ou 10 ans, ce n'est plus le cas aujourd'hui où les investissements sont davantage restreints par le choix d'augmentation des dividendes que par les charges salariales. Il nous faut donc repenser cette politique par une approche contractuelle, en conditionnant les allègements de charges à l'augmentation relative de la masse salariale. Cela aurait pour effet de stimuler la création d'emploi dans les petites entreprises (où le coût du travail est un vrai frein) sans créer d'effet de substitution à effectif constant dans les plus grandes.

3. Il faut élargir l'assiette des financements. Nous sommes dans un cercle vicieux où nous avons d'autant moins de cotisations qu'elles constituent un frein à l'emploi. En économie ouverte, le coût des systèmes sociaux pèse également sur la compétitivité des entrepriseset donc sur la croissance de l'emploi. Il est possible de rompre ces logiques en basculant une partie des cotisations pesant sur les salaires vers la consommation (mécanisme dit de TVA Sociale, qui indexe nos besoins sur la richesse consommée en France, et non simplement produite en France). Je pense toutefois qu'une approche uniforme serait de nature à défavoriser les secteurs compétitifs à forte valeur ajoutée, de telle sorte que je crois que la "dose" de transfert doive être négocié dans chaque branche, pour optimiser les modes de financement aux caractéristiques des différents secteurs (taux d'automatisation, situation de concurrence internationale...)

4. Il faut moduler les conditions d'accès à la retraite en fonction des réalités du travail. Le poids de l'âge sur la capacité à tenir un emploi est intimement lié à la nature de celui-ci. Si l'on peut occuper un emploi administratif, commercial ou informatique à 65 ans (et même s'il y a de gros efforts culturels à faire pour en convaincre les entreprises), il n'en va pas de même dans le bâtiment, la restauration ou sur une chaîne de montage... où il est illusoire de contraindre un employeur à choisir un salarié potentiellement moins productif. C'est donc à la négociation sociale de fixer secteur par secteur et
poste par poste l'âge de la retraite à taux plein, dans un cadre fixé par la loi. Dans le même esprit, si l'on peut accepter qu'un salarié puisse "racheter" les cotisations qui lui manquent pour bénéficier de cette retraite, il faut pouvoir aider financièrement les salariés les moins qualifiés à le faire. Le fonds créé par Lionel Jospin pourrait être mobilisé prioritairement dans cet objectif.

Publié dans Economie - Social

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alice 12/05/2006 16:31

Et bien Fred, tu as passé le turbo. ;-) Tu nous donnes beaucoup de choses à digérer, tant mieux  ! Concernant les retraites, je crois que le PS engage une démarche de vérité. J'ai entendu mardi dernier Martine Aubry et Marylise Lebranchu (épatantes toutes les deux) affirmer haut et fort la nécessité de réformer le système intenable des retraites si l'on souhaite maintenir un système par répartition (cf. le trackback que je t'ai envoyé).  Elles ont dit clairement toutes les deux que la pénibilité du travail devait entrer en compte, qu'un travail peu payé et peu qualifié peut être considéré comme pénible. Marylise Lebranchu a notamment entamé une discussion sur les passerelles à mettre en place en fin de carrière, pour permettre à ceux qui le souhaitent de prolonger leur activité dans un domaine où leur expérience serait utile. Maintenant, je ne connais pas ce qui est inscrit dans le projet.

Verel 12/05/2006 16:18

Sur les contrats aidés, tout à fait d'accord pour supprimer les trois quarts des types de contrats (au moins!)
Mais si on garde les allégements de charge pour les bas salaires , pourquoi compliquer le système? Quel que soit ce que vous mettrez en place comme crirère supplémentaire , vous aurez des types de secteurs ou d'entreprises pour lesquels ce ne sera pas pertinent
Pour ce qui est de la distinction PME et grandes entreprises, je ne vous suit pas. Encore une fois, cela dépendra des secteurs. Ceci dit, les grandes entreprises sont moins concernées par les aides aux bas salires: il est très rare qu'on y trouve des smicards. C'est d'ailleurs aussi ce qui les a poussé à externaliser les prestations type ménage ou gardiennage (évidemment, elles ne l'ont pas exprimé comme celà!)
Pour ce qui est de l'âge de la retraite, j'ai du mal m'exprimer. Disons qu'il va bien falloir augmenter la durée de cotisations à 42 ans et sans doute plus. Pour ceux qui ont commencé tôt, cela fera un départ vers 58 ou 60 ans. Pour ceux qui ont commencé à 25 ans, cela fera 67 ou plus
 
En allongeant de 10% la durée de cotisations, on augmente de 10% le volume des cotisations et on diminue de 20% environ les prestations versées (pendant que les gens travaillent, on ne leur verse évidemment pas de retraite!) au total sans toucher au montant annuel de pension
Evidemment, cela n'est possible que si on crée des (vrais) emplois: c'est là la question de base à traiter en priorité ce que la gauche avait essayé de faire (plutôt pas trop mal en 97 / 99, très maladroitement ensuite) et que le gouvernement actuel a négligé

Verel 12/05/2006 08:27

Sur l'avenir des retraites, je vous invite à lire
http://generationseurope.over-blog.com/article-1021185.html
Le nombre de plus de 60 ans va pratiquement doubler d'ici 20 ans: on n'en sortira pas avec des demi mesures
Effectivement, il faut augmenter le taux d'emploi c'est à dire en pratique (car c'est l'essentiel de la différence avec les pays que vous citez) arriver à maintenir au travail les plus de 55 ans, jusque 60 ans aujourd'hui, jusque 65 ou 67 ans plus tard (nos voisins le font déjà!) et peut ête encore plus quand notre espérance de vie aura encore augmenté
Pour cela il faut favoriser la création d'emploi. La priorité pour y arriver n'est pas de rajouter encore une loi pour obliger les entreprises à faire ceci ou cela mais à prendre les moyens de la stratégie de Lisbonne. Pour l'instant, je ne connais qu'un homme politique qui en parle et propose des solutions concrétes efficaces, qui ont réussies chez nos voisins, c'est Christian Blanc. Mais je serais ravi que DSK se décide à s'emparer de ces idées!
Pour ce qui est des allégements de charge, ils ont essentiellement  eu comme cibles les salariés les moins qualifiés, les plus touchés par le chômage. Et sur ce point, c'est la seule mesure qui s'est révélée efficace. Alors réfléchissons à deux fois avant d'y toucher pour des raisons qui me paraissent plus idéologiques qu'opérationnelles
La distinction faite classiquement à gauche entre les gentilles PME et les méchantes grandes entreprises m'a toujours sidérée. Les situations scandaleuses pour les salariés, (bas salaires, harcélement, non respect du droit du travail, anti syndicalisme etc.)c''est dans les PME qu'on les rencontre!
Enfin, en ce qui concerne l'âge de départ en fonction de la pénibilité, l'application concréte de vos idées est imossible. Fixer ce départ en fonction du métier et même du poste supposerait une constance dans la vie de ces conditions. Or les gens changent de métier, d'employeurs assez souvent dans leur vie. Et des postes de travail qui n'ont pas bougé depuis 40 ans, je n'en connais pas beaucoup!
Sur ce point, remercions la CFDT qui s'est battu comme une chienne pour que cesse ce scandale qui voulait qu'un travailleur ayant commencé à travailler à 14 ans doive cotiser 46 ans quand les fonctionnaires cotisaient 37.5 ans et que cela ne sembalit pas géner outre mesure les bonnes âmes à gauche
Enfi, peut on accepter de chercher à mettre en place des systèmes simples et non pas des usines à gaz bureaucratiques? Notre pays s'en porterait beaucoup mieux!

Fred 12/05/2006 12:47

Flatté de recevoir un commentaire de Verel, même si rien ne semble là trouver grâce à ses yeux... Cela mérite tout de même quelques réponses et précisions.
Sur les allègements de charge... Il ne s'agit pas de remettre en cause la progressivité des charges, qui doit effectivement permettre la création d'emplois peu qualifiés à un coût inférieurs aux richesses qu'ils produisent. C'est là une règle générale de bon sens. Ce qui me gène, c'est la logique des emplois aidés, aussi bien à gauche qu'à droite, et qui consiste à dire "favorisons les jeunes / les vieux / les chômeurs de longue durée... par des allègements à l'embauche". On a créé une jungle de contrats de travail (33 je crois) qui sacrifie les charges sociales sans créer d'emploi. D'où l'idée de simplifier tout cela (c'est toi qui parle de bureaucratie...) en supprimant les contrats aidés (sauf ceux qui ont une vocation qualifiante comme l'alternance) et en permettant aux allègements de charges d'accompagner la croissance de la masse salariale (donc de l'emploi) puisque c'est sur ce paramêtre que l'on alimente les cotisations.
Sur la distinction PME/Grandes entreprises... Je travaille en PME, j'en ai moi-même créé une, et je suis passé entre-temps par une grande entreprise. J'ai donc pleinement conscience de ce que tu décris... l ne s'agit pas là de faire de l'idéologie mais de regarder les dynamiques de la création d'emploi. A mes yeux, si la question du coût du travail est essentielle dans une petite entreprise, elle l'est sans doute moins dans une plus grande qui s'appuie sur des perspectives plus "macro", comme la croissance de la demande. Il est plus coûteux de créer un 3e ou un 5e emploi qu'un 3652e ou un 78690e... D'où l'idée de l'aider davantage, dans le cadre général décrit plus haut.
Sur la pénibilité du travail... Si je te suis bien, ton système "simple", c'est de mettre tout le monde à 67 ans. Penser qu'on augmente de 25% les cotisations en augmentant de 25% la durée de cotisation est un leurre : si cela n'a pas d'impact sur la masse de travail disponible, on remplace un travailleur par un autre plus agé, et au final on a surtout réduit nos besoins de pension (c'est déjà bien, mais pas suffisant). Le problème, c'est qu'il y a des postes physiques où l'on ne pourra pas conserver les plus âgés dans l'emploi, parce que je ne vois pas comment on "obligerait" une entreprise à préférer un salarié moins productif (ce n'est d'ailleurs pas souhaitable pour la croissance).  L'idée de modulation a une autre justification : c'est l'espérance de vie qui diffère selon les emplois occupés. L'égalité, c'est une redistribution à l'envers où ceux qui travaillent le plus durement cotisent pour les retraites plus longues des cadres. Ce n'est pas l'équité.