Sanctionner les chômeurs...

Publié le par Fred

... ou comment apporter des réponses simples à des questions complexes. Voici près de trente ans que les gouvernements successifs se cassent les dents sur le chômage, mais Nicolas Sarkozy n'aura pas mis un an à résoudre cette épineuse question : s'il y a des chômeurs, c'est parce qu'ils ne travaillent pas. Il suffit donc de priver d'allocation chômage ceux qui refuseraient les offres de l'ANPE pour les remettre au travail... En bon français, on appelle cela déplacer le problème.

La mesure, soutenue notamment par la CGPME, entend répondre aux pénuries de main d'oeuvre qui touchent en particulier les métiers de la restauration et du bâtiment. Elle présente le triple avantage de renforcer « l'attractivité » de métiers pénibles, à horaires contraignants et souvent mal payés sans amélioration des conditions de travail ou salariales ; de « revaloriser le travail » en stigmatisant l'inactivité ; et de faire sortir des statistiques tous ces cadres et diplômés qui jugeront comme pour les Job Centers britanniques que le rapport service rendu /contrainte ne vaut pas l'indemnité qui y est liée, ou qui plus prosaiquement seront radiés en préférant continuer leur recherche de poste correspondant à leurs qualifications.

Bien sûr, on se "rassurera" en rappelant que peu de chômeurs reçoivent des offres fermes de la part de l'ANPE, qui sous l'effet conjugué de la massification du chômage et de la contrainte budgétaire, s'est transformée – au grand dam de ses agents – en organisme de contôle bien plus que de placement ; et que si l'agence reste un point de passage obligé pour faire valoir ses droits, la grande majorité des demandeurs d'emploi recourt de préférence à la presse, au net ou au relationnel pour parvenir à ses fins. Mais quand bien même nous pourrions y voir un énième effet d'annonce à l'application douteuse, l'idée mérite d'être combattue.

D'abord, parce qu'il est faux de décrire le chômage comme un assistanat dont profiteraient ceux qui abusent de la solidarité nationale. Celui-ci n'est en effet pas fiscalisé mais soumis à cotisation, donc réservé à ceux qui ont acquis ce droit en renonçant à une part de leur salaire pour souscrire cette assurance. Il est par ailleurs lié à une obligation de moyens (apporter des preuves de recherche active), et limité dans le temps. Enfin, il faut peut-être rappeler au Président qu'il se traduit toujours par une perte de revenus par rapport à la situation antérieure au cours de laquelle le salarié a cotisé.

Mais surtout parce que l'idée selon laquelle tout emploi est bon à prendre est dangereuse, parce que ce n'est pas revaloriser le travail que de dévaloriser les compétences. Le candidat Sarkozy souhaitait que l'on puisse occuper un poste d'ingénieur en partant d'un BEP, et propose aujourd'hui excatement le contraire. Or on ne doit jamais oublier que les diplômes sont un investissement : au-delà des coûts directs et indirects liés à leurs études, les jeunes renoncent à plusieurs années d'indépendance financière, et repoussent d'autant la fin de leur activité, dans l'objectif d'un meilleur emploi qui rentabiliserait cet investissement personnel. On ne peut non plus ignorer que cette démarche est soutenue financièrement par les contribuables – ménages et entreprises – au nom de la croissance produite par ces compétences.

Accepter le déclassement des qualifications, c'est rompre avec l'exemplarité de l'effort et l'idée même de mérite. C'est encourager nos jeunes à sortir au plus vite du système scolaire et à compter sur leur « débrouille », à l'heure où la compétition mondiale entre dans l'économie de la connaissance. C'est ouvrir grand la porte de l'exil professionnel, aussi sûrement que le bouclier fiscal n'a pas fait revenir Johnny Halliday, promesse pourtant phare du programme présidentiel...

Publié dans Economie - Social

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