Le match France-Angleterre
Voici quelques temps que je ruminais l'idée d'un article en réponse au déclinisme ambiant et à l'art très populaire du "french auto-bashing". Cela aurait pu s'appeler "Croire en la France", mais j'y voyais des accents trop balladuriens, ou emprunt d'un nationalisme qui ne me plaît que très moyennement. Il me fallait donc pour cela un angle d'attaque et attendre l'ouverture médiatique... Celle-ci est venue hier, lorsque PSA a annoncé son intention de fermer son usine anglaise de Ryton, faute de compétitivité. Vue de France, cette nouvelle peut surprendre : le Royaume-Uni n'est-il pas ce grand pays libéral dont le modèle, cher aux éditorialistes économiques, est ensensé ici par les adversaires de Tony Blair et diabolisé par ses alliés socialiste ? N'est-ce pas ce pays moderne dont vient Dennis MacShane, invité quasi-permanent de Christine Ockrent ayant pour rôle de renvoyer le débat politique français au moyen-âge ? La réalité est beaucoup plus complexe que cela...
A analyser la compétitivité des économies à la lumière du coût du travail, l'on perd de vue que l'important pour l'entreprise n'est pas le prix qu'elle paye pour une heure de travail, mais pour une unité de production. Or, la 206 "made in Uk" coûte unitairement 400 € de plus que celle produite à Poissy ou à Mulhouse. Ce n'est pas un cas isolé : avec une production de valeur ajoutée de 45 000 $ par an et par salarié (source BIT), le Royaume-Uni présente une productivité inférieure de 15% à celle des travailleurs français. Se multiples facteurs entrent en jeu pour expliquer cette différence, la plupart sont le signe d'un investissement public insuffisant dans les "externalités positives" : faiblesse du niveau de qualification moyen (avec notamment 31% de diplômés de l'enseignement supérieur contre 36% en france), des dépenses de santé (2160 $ par an contre 2736 $), obsolescence des réseaux de transport qui augmentent le coût des échanges (importation de matériaux et exportation de produits finis)... Conscient de ces faiblesses, le gouvernement britannique a pris la question de la productivité à bras le corps avec le "new public management", qui allie le renforcement de la dépense publique (passée de 37% à 43% du PIB sous Tony Blair) et une gestion des postes publics par leurs résultats. Depuis 1997, le Royaume-uni a ainsi créé 860 000 emplois de fonctionnaires dans l'éducation, la santé, les transport, le logement et les job centers, tandis que l'économie "marchande" en perdait 120 000... Du fait du manque de compétences présentes sur place, ces emplois sont notamment pourvus par l'immigration qualifiée, de telle sorte que la stabilité du taux de chômage (4,5%) masque en réalité des augmentations parallèles de la population active et du nombre de chômeurs, qui s'est accru de 116 000 en 2005, quand il baissait de 17 000 en France, et partout ailleurs en Europe... On est donc bien loin d'un miracle libéral.
En réalité, nos pays sont différemment et complémentairement armés. Ni le pessimisme, ni les complexes ne sont de rigueur, les forces et faiblesses de nos pays n'étant que les deux revers de modèles que nous nous sommes choisis au cours des années 1980. Le choix thatcherien de la restriction budgétaire au prix du démantèlement du "welfare state" et de l'abandon des "brebis galeuses" industrielles a permis une chute de la fiscalité qui a fait de Londres la première place financière européenne et attiré les investissements dans le secteur des services. Socialement, cette politique a conduit à une hausse du taux d'activité et une forte baisse du chômage, mais avec un travail déqualifié qui n'est plus un rempart contre la pauvreté, et une hausse des inégalités. La politique de "rigueur" initiée par Jacques Delors fait le pari inverse d'une baisse des coûts de production par la modernisation du secteur industriel : investissements massifs dans les réseaux de transports, d'énergie et de télécommunications, au prix de la modération salariale et d'une fiscalité élevée. La France est aujourd'hui en Europe la première destination des investissements industriels (600 en 2005), notamment à forte valeur ajoutée. Socialement, cela conduit à un système où les inégalités sont moindres, les filets de sécurité importants, mais où le travail peu qualifié n'a plus de place, d'où un taux d'activité faible et un chômage durablement élevé.
Sans remettre fondamentalement en cause ces choix respectifs fondamentaux, la concurrence accrue des économies d'Europe de l'est et d'Asie poussent nos pays à la convergence : tandis que les anglais développent leurs systèmes éducatifs et sociaux pour assurer une meilleur productivité, la France ouvre grand le débat sur la flexibilité du marché du travail. Cette convergence peut s'effectuer sur la base d'une stratégie commune : soutenir la "compétitivité produit" par l'augmentation du niveau de qualification moyen et une meilleure gestion des compétences. Il nous faut pour cela miser sur nos points forts : l'idée française que l'investissement public peut impulser une dynamique profitable à tous, à un coût moindre que la somme des investissements privés, et la méthode britannique qui consiste à optimiser l'efficacité de cet investissement par la recherche de partenariats, le management par objectifs, l'autonomie de gestion aux niveaux territoriaux les plus pertinents, et l'évaluation permanente.