Délocalisations : le mythe des bas salaires

Publié le par Fred

Ce livre pourrait bien être un pavé dans la mare des pleureuses du néo-libéralisme. Sous la direction de Suzanne Berger, professeur de sciences politiques au très sélect Massachussets Institute of Technology (MIT), 13 chercheurs de cet institut ont étudié l'impact réel des délocalisations pour 500 entreprises américaines et européennes qui y ont eu recours. Leur conclusion est sans appel : l'économie réalisée sur les coûts de production n'est pas corrélée à celle réalisée sur le coût du travail. Alors que les salaires pratiqués en Europe de l'est sont 5 fois inférieurs aux notres, et que ceux de la zone Asie le sont 40 fois, l'économie réelle des délocalisations n'est que de 13% dans le secteur textile, 6% dans l'industrie chimique et de 0,6% pour les secteurs High-tech. La raison de cette déperdition est double :

D'une part, les délocalisations engendrent des coûts qui, en Europe, sont pris en charge par les collectivités sous formes "d'externalités positives" : infrastructures de transports, énergétiques et de télécommunications. A cet égard, la France en particulier est particulièrement attractive du fait de la stabilité d'une électricité bon marché, et de son maillage en réseaux hauts-débits. L'ensemble de ces externalités réduisent fortement les coûts logistiques, d'autant plus importants dans un monde où le coût de l'énergie a augmenté de 50% en 4 ans.
D'autre part, les politiques sociales en oeuvre dans les pays occidentaux, notamment en matière de formation initiale et continue, mais aussi de systèmes de santé, de durée et conditions de travail et de repos, optimisent la productivité du "facteur travail". Ainsi, la comparaison des coûts du travail sur une base horaire est mensongère : d'après le BIT, un travailleur français produit en moyenne une valeur ajoutée de 52 000 dollars par an, contre une production de 4700 dollars pour un travailleur chinois, soit 11 fois moins. Rapporté à cette productivité, le coût du travail en France n'est en réalité que le 13e de l'Union européenne, loin derrière un pays comme l'Allemagne dont la balance commerciale est pourtant excédentaire, signe que la relation entre compétitivité et coût du travail n'est pas aussi directe que ce que l'on voudrait nous faire penser.

Quelles conclusions en tirer ? Les délocalisations ne sont en réalité que l'une des manifestations d'un phénomène de spécialisation des zones productives à l'échelle mondiale: au niveau macroéconomique, les 13 500 emplois délocalisés en 2004 ne sont qu'une goutte d'eau dans les 500 000 emplois industriels détruits du fait de la mutation "naturelle" de notre appareil productif. Et c'est bien cette spécialisation qu'il nous faut préparer aujourd'hui, pour mieux l'affronter demain. Dans ce contexte, la restauration d'une "compétitivité-prix" par la course au "moins-disant social" est illusoire :  la différence sur le seul critère travail est telle que l'on ne parviendra pas à empêcher le départ des actvités à faible valeur ajoutée. Elle est contre-productive, puisque la pression sur le niveau de salaires et de prestations sociales se répercute sur le niveau de la demande intérieure, qui s'orientera plus encore vers les productions à "bas-prix" importées d'Asie. Elle est enfin dangereuse pour l'avenir, car les pays émergeants rattraperont tôt ou tard notre niveau de développement et concurrenceront des activités de plus en plus qualifiées, comme l'on déjà fait le Japon ou la Corée.

Selon l'adage bien connu des sportifs, ce n'est pas en corrigeant ses points faibles que l'on gagne, mais en améliorant ses points forts. Voici quelques axes de réflexion que je vous soumets :

- Il faut engager un large mouvement de concertation pour la "gestion prévisionnelle des compétences". Des négociations sociales branche par branche doivent nous permettre d'anticiper les besoins en compétences de l'économie de demain. Cette base doit conduire les pouvoirs publics à adapter l'offre de formation initiale, à mieux cibler la formation continue vers les salariés les plus menacés et à anticiper au niveau local les risques de désindustrialisation.

- Il faut favoriser le pilotage territorial de la "relocalisation". C'est au niveau du bassin d'emploi que les délocalisations ont l'impact le plus dramatique. Au delà des emplois détruits directement, c'est souvent toute une économie locale qui est indirectement déséquilibrée. La désindustrialisation subie doit donner naissance à une réindustrialisation choisie, qui pense différemment l'organisation du système productif en favorisant des synergies et une cohérence locale, dans une optique de développement durable.

- Il faut investir dans la qualité... La faible compétitivité des produits français réside, si l'on en croit un rapport commandé par le CAE, dans une moindre qualité de ceux-ci. Je pense que les aides sectorielles essentiellement défensives doivent être plus incitatives à l'innovation. Dans le domaine agricole par exemple, on peut se poser la question de la légitimité d'une PAC qui maintient artificiellement et à un coût élevé, la compétitivité de nos productions et freine le développement des pays d'Afrique ou d'Amérique latine. Ne faudrait-il pas mieux concentrer nos efforts sur le soutien à la qualité (produits bio, AOC...) et favoriser l'émergence d'une filière agro-énergétique qui offrirait des perspectives d'avenir aux exploitants et stabiliserait les coûts logistiques du transport ?

- ... et dans la "société de la connaissance". Le premier facteur de productivité, c'est l'expérience humaine. La plupart des grandes entreprises investissent, via des supports Intranet, dans des systèmes de "Knowledge Management" sur une idée simple : on apprend de ses erreurs et l'on ne construit l'avenir que sur notre expérience du passé. il est possible de favoriser la réactivité et l'iventivité de nos PME en facilitant le partage et l'accès à une information à moindre coût. Je propose que l'Etat ou les régions organisent cette démarche en ouvrant des extranets de "KM" accessibles à ces entreprises.

- Il faut sécuriser le financement de nos systèmes sociaux. On l'a dit, ceux-ci sont un facteur essentiel de productivité. Assis sur la masse salariale, le financement des systèmes sociaux sont aujourd'hui mis en concurrence, ce qui les tire inéluctablement vers le bas. Je propose de sortir ce coût du prix de revient de la production par l'instauration d'un mécanisme de "TVA Sociale"

Publié dans Economie - Social

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