Sursaut de gauchisme primaire
Imaginez un monde où il y aurait si peu de contrainte budgétaire que l'on pourrait aggraver le déficit de 3 ou 4 points de PIB ; un monde où l'on mènerait une politique de relance de la consommation ciblée sur les plus pauvres ; un monde où l'on injecterait de l'argent public pour assainir les marchés financiers... Non, vous n'êtes pas dans un rêve d'Olivier Besancenot, mais dans celui des actionnaires du monde entier, soudainement pris de panique en découvrant au petit matin que l'économie était libérale...
Résumé des épisodes précédents : depuis maintenant près de trois décennies, l'économie mondiale repose sur l'idée étrange que la croissance des profits individuels peut être déconnectée de la création de richesses globales. Il suffit pour cela de corriger le partage de celles-ci entre revenus du travail et du capital. Côté pile, le chômage de masse permet de faire pression sur les salaires, les délocalisations mettent une barrière de plusieurs milliers de kilomêtres entre marchés de production et de consommation qui ne sont plus confondus, et les mécanismes de redistribution sont démantelés au nom de la lutte contre l'assistanat. Côté face, on dérégule la sphère financière, on l'alimente en affectant le désengagement des Etats en baisses d'impôts pour les plus gros épargnants, on organise paradoxalement la mise en coupe réglée des secteurs de production par des oligopoles au nom de la concurrence, et l'on remplace les services publics par des produits privés plus chers, certes, mais enfin rentables...
Bien sûr, il faudra toujours des consommateurs pour faire tourner la machine... qu'à cela ne tienne, on développera le marché du crédit pour compenser les baisses de pouvoir d'achat. On créera de produits financiers de plus en plus risqués pour soutenir la consommation de ceux qui s'endettent pour rembourser leurs emprunts, et l'on trouvera des assurances de plus en plus chères pour garantir ces risques. C'est ainsi que l'endettement est devenu le principal moteur de l'économie libérale, représentant aux Etats-Unis 250% du PIB, soit plus du double du niveau constant entre 1960 et 1980, lorsqu'un endettement de 140% avait suffi à faire exploser la bulle financière en 1929 (lire à ce propos l'excellent Pierre Larrouturrou). Mais qu'importe l'endettement dès lors que l'argent devenu virtuel n'est plus gagé sur autre chose que des anticipations "nécessairement positives" à long-terme ? Au fond, le seul très improbable risque serait de voir les créanciers demander tous simultanément de retrouver leurs billes... C'est précisément ce qui s'est passé l'été dernier avec le début de la crise des subprimes.
On s'est alors glorifié un peu vite d'avoir endigué la crise en moralisant la sphère financière débarassée de ces satanés crédits à risque. Mais la vraie question demeurait : comment éviter la récession dès lors que l'on remettait en cause cette propension irraissonée à l'endettement, qui seule soutenait la croissance ? C'est alors que tous les yeux se tournent vers l'Etat. Cet Etat jugé encore hier illégitime à réguler des marchés financiers qui sauraient « naturellement » s'auto-corriger. Cet Etat dont l'on nous expliquait que toute initiative serait inefficace car balayée par les anticipations rationnelles des acteurs économiques. C'est à cet Etat que l'on demande d'injecter de la dette publique pour compenser la perte de dette privée. L'intervention au Soir 3 de Jean-Paul Betbèze, directeur des études financières du Crédit Agricole, était édifiante : tout en reconnaissant les « erreurs » dont se sont rendues coupables les banques, il expliquait le krach par le manque d'ambition du Plan Bush. Ce n'est pas 140, mais 500 milliards de dollars publics qui devraient être d'une part rendus aux plus pauvres, trop endettés pour mettre cet argent dans leur consommation, et d'autre part investis sur le marché, histoire de nationaliser les pertes lorsqu'il est bon de privatiser les bénéfices...
J'avoue avoir un peu de mal à pleurer sur le sort d'actionnaires qui ont vu leurs actifs gagner près de 300% depuis la veille du précédent krach de 1987, lorsque dans le même temps les salaires n'ont progressé que de 14%... Comme j'ai du mal à plaindre l'aveuglement de ceux qui nous expliquent que l'économie est une science exacte à laquelle nous ne comprendrions rien, nous autres sociaux-démocrates, tandis que leurs amis écrivaient trois jours avant le krach que « le plus gros est derrière nous » et que le CAC « viendrait rebondir sur les 4900 points »... A vrai dire, la certitude de voir ceux qui appellent aujourd'hui le contribuable au secours recommencer à nier demain les conséquences macroéconomiques de décisions microéconomiques, et se féliciter à nouveau de plans de restructuation prévoyant modération salariale et fermeture d'usines rentables, provoque chez moi aussi des accès de gauchisme primaire (vous savez, le truc avec la pendaison et les boyaux...). Mais n'étant qu'un pleutre et tiède démocrate, je préfère néanmoins me référer à une conception "has been" d'une croissance durable, où la bourse aurait pour mission de financer les investissements d'une économie réelle soutenue par un meilleur partage des richesses...
Pendant ce temps, en France, le nuage de Tchernobyl n'a toujours pas franchi la frontière. La plus mauvaise ministre des Finances de l'Union Européenne a réaffirmé ses prévisions de croissance entre 2 et 2,25%... la même qu'après l'élection de Nicolas Sarkozy, que lors de l'éclatement des subprimes ou de la flambée du baril de pétrole à 100$... Les Français sont-ils trop étatistes pour ne pas croire que les 12 milliards d'euros consacrés aux heures supplémentaires ont plus d'impact sur l'économie que les quelques 100 milliards envolés à Paris en une seule journée ? Il est surtout frappant de constater que la croissance mondiale, seule à devoir être louée lorsque Jospin faisait mieux et seule à devoir être accablée lorsque Raffarin et Villepin faisaient pire, n'a plus aujourd'hui aucun effet sur la France. Mais il est vrai que prétendre le contraire à deux mois des municipales serait un crime de lèse-volontarisme canin.