Quelle réponse aux OPA hostiles ?

Publié le par Fred

S'il est devenu d'usage de dire que la gauche française serait la plus ringarde d'Europe, que doit-on alors penser de notre capitalisme ? Jaloux de l'ndépendance, du prestige et des rémunérations de leurs cousins anglo-saxons, celui-ci revendique aujourd'hui des ambitions mondiales et des méthodes libérales, sans toutefois accepter les responsabilités devant le marché et la précarité qui en découle naturellement. La "Consanguinité" des conseils d'administration comme l'hérédité des fonctions de management dans de nombreuses entreprises du CAC (8 sur 40, soit 20% !) qui n'ont pourtant plus de familiales que le nom témoignent de cet attachement à un modèle traditionnel et protectionniste dès que leurs intérêts personnels entrent en jeu. L'épisode "Pepsico / Danone" avait montré l'ampleur de cette contradiction, le gouvernement ayant affiché son "patriotisme économique" devant l'hypothèse de dépossession de la famille Riboud, visiblement plus grave pour la France que la délocalisation de l'activité biscuits (Lu) de cette même entreprise, pourtant rentable. Face à la nouvelle OPA hostile de Mittal Steel sur Arcelor (dont fut président un ancien ministre de ce gouvernement...), l'on passe des discours à l'action, Thierry Breton ayant proposé un dispositif pour renchérir le coût des entreprises françaises en cas d'offre inamicale (dispositif détaillé et critiqué ici par Jules).


Quitte à passer (une fois n'est pas coutûme) pour un dangereux libéral, je pense que l'argent n'a ici pas d'odeur et je refuse le "patriotisme économique". D'abord parce que je goûte assez moyennement (sauf en sport, bien sûr !) ce chauvinisme qui voudrait que ce qui n'est pas français est forcément mal. Sans aller jusqu'à reprendre les accusations de racisme de la presse indienne, il est clair que l'insistance des politiques et des médias sur l'origine de Lakshmi Mittal tend à faire naître des inquiétudes sociales face à un repreneur... pourtant néerlandais. Mais plus fondamentalement, parce que je pense que la mobilité des capitaux est un facteur de croissance, en permettant une meilleure adéquation des projets industriels et de leurs moyens de financement.


Car ce que semblent avoir oublié nos valeureux capitaines d'industries, c'est que la sphère financière n'est pas une fin en soi mais un marché de financement de projets industriels. Sa logique originelle est d'y rémunérer le capital en distribuant des dividendes liés à l'évolution de l'activité de l'entreprise financée. On sait malheureusement que cette philosophie est devenue très minoritaire face aux gains générés par la spéculation, c'est à dire par des paris sur l'anticipation des autres parieurs. Cela crée une logique interne indépendante de la sphère économique "réelle", un peu comme si l'on rémunérait les joueurs de "loto foot" en fonction des paris des autres joueurs, sans même attendre le résultat des matchs. En confiant une majorité de leur capital (71% pour Danone, 81% pour Arcelor) à ce marché "flottant" qui ne poursuit que des objectifs financiers à court-terme, les entreprises vivent dans une illusion d'indépendance sur leur stratégie industrielle, mais vivent à la merci de comportements irrationnels (voir encore récemment la chute de l'action EMI suite aux rumeurs de séparations de Coldplay), ou contraires à leurs intérêts. La meilleure défense contre les OPA hostiles, c'est donc de faire en sorte que ce capital soit détenu par des actionnaires intéressés aux résultats réels de l'entreprise...

 

La première piste, c'est bien evidemment le renforcement de l'épargne salariale. Thierry Breton lui-même le reconnait : "l'actionnariat salarié crée des bases actionnariales de long-terme". Et celui-ci est particulièrement sensible aux projets industriels de "l'acheteur", qui a des conséquences évidentes pour l'emploi. C'est grâce à cet actionnariat (12%) que la Société Générale a par exemple résisté à l'offre hostile de la BNP en 1999. Si les dispositifs existants de PEE me semblent justes et incitatifs (20% de décote, abondement de l'entreprise...), il nous faut trouver les moyens d'encourager les entreprises à atteindre l'objectif minimal de 5% de leur capital. Mais il faut également sortir de l'idée que l'actionnariat serait un complément de rémunération, et donc remplacer la limite de 25% du salaire annuel par un plafonnement égal pour tous. L'actionnariat doit rester avant tout une démarche individuelle et volontaire indépendante de la valeur que l'entreprise accorde au travail de ses salariés. Cela est notamment nécessaire pour ne pas mettre ce dispositif au service de l'évolution du partage des richesses entre travail et capital, qui participe à cette financiarisation de l'activité économique.

 

Il est en effet alarmant de constater que cette évolution (10 points de PIB perdus par le travail au profit du capital en 20 ans) se traduit par un désinvestissement.  La part du bénéfice redistribué aux actionnaires par Total a ainsi augmenté de 63% en 4 ans au détriment du bénéfice réinvesti. Les sociétés d'autoroute récemment privatisées ont utilisé cet argument de redistribution élevée (70% à 80%) en soulignant qu'elle n'avaient plus d'investissements à réaliser (on se demande bien alors pourquoi elles sollicitent le marché...). De tels actes et discours transforment les entreprises en purs placements financiers, et répondent à une pression d'actionnaires qui réclament 15% de rendement annuel à une économie qui produit péniblement 2% de croissance. Cette évolution n'est pas soutenable à long-terme et constitue un frein aux prises de participation liées à une stratégie industrielle. Rappeler que le rôle premier d'une entreprise est d'investir pour produire et redistribuer des richesses doit être au coeur de notre conception des marchés financiers, et nous conduire à imaginer des dispositifs pour lier dividendes et investissement. Le conditionnement de l'évolution des premiers à l'évolution de la masse salariale (par exemple par des incitations et/ou pénalités fiscales) pourrait être une piste de réflexion à creuser.

 

Enfin, il semble aujourd'hui évident qu'il faut privilégier la durabilité de l'actionnariat. La mise en place d'une taxe type "Tobin" sur les mouvements de capitaux serait de nature à lutter contre les comportements purements spéculatifs. Au delà, il nous faut valoriser l'actionnaire de long-terme en considérant que - comme le salarié - il puisse bénéficier financièrement de son ancienneté. Cette logique est partagée à droite par un gouvernement qui exonère partiellement les titres de participation détenus depuis plus de 6 ans. Je considère pour ma part que ce n'est pas à la collectivité d'assumer cette "prime d'ancienneté" qui va dans l'intérêt de l'entreprise. Pourquoi ne pas dès lors imaginer que le montant des dividendes perçu par un actionnaire puisse être proportionné à son ancienneté dans le capital de l'entreprise ?

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alice.fo 15/03/2006 23:13

Encore un argumentaire bien construit. Tu pourrais aider DSK à étoffer ses propositions sur son site ;-)Un commentaire bien naïf d'une petite jeune qui n'y connait pas grand chose en économie : Comment encourager l'actionnat salarié quand la valeur de l'entreprise se joue en bourse. Je ne crois pas que les salariés aient confiance dans la libéralisation du marché. Même si cela diminuerait le risque d'OPA, ça ne diminue pas le risque de fusion/acquisition... et les garanties me paraissent un peu floues ...Et si le salarié fait partie de la prochaine brouette mise à la porte pour augmenter la rentabilité, il récupère ses billes à la valeur du marché je suppose ... ?Moi qui ai toujours freiné des deux pieds pour investir en bourse, je m'imagine mal lier mon épargne à la vie de mon entreprise.Mais c'est sûrement une mentalité qu'il va falloir changer si j'ai bien compris. J'ai quand même l'impression qu'on demande toujours plus aux salariés : partager de plus en plus les risques de l'entreprise tout en acceptant d'augmenter sa flexibilité ...

Fred 24/03/2006 14:24

C'est parce que je suis très sceptique sur la financiarisation de la vie économique que je trouve intéressant l'actionnariat salarié : c'est un moyen de stabiliser le capital des entreprises tout en augmentant le contrôle des travailleurs sur celles-ci. C'est donc mons une question d'épargne que de propriété de l'outil de travail.
Maintenant, sur la question des risques,il serait idiot de les nier. Mais les systèmes existants sont relativement intelligents de ce côté là, avec des incitations fortes payées par l'entreprise (décote de 20% + abondement + palliers garantis).