Investir dans la jeunesse
De toutes les inégalités et discriminations qui frappent la société française et que nous devons combattre, celles qui s’expriment entre les générations sont peut-être les plus insupportables. Non qu’elles soient plus violentes que les inégalités entre races, sexes ou conditions physiques, mais elles sont plus socialement acceptées. L’exemple du CPE est particulièrement révélateur : nul n’aurait admis que l’on puisse réduire les droits des femmes, des noirs ou des handicapés au motif qu’ils ont plus de difficulté à trouver un emploi. Pour les jeunes, c’est presque naturel : tout recruteur trouve légitime de demander un nombre minimum d’années d’expérience (ce qui est pourtant illégal) et la société estime au fond qu’on est tous un peu passé par là, et qu'il suffit de travailler pour s'en sortir...
C'est faux. D'abord parce qu'en une génération, de 1975 à l'an 2000, le taux d'accès aux études supérieures a été multiplié par 2,5, avec pour conséquence de retarder l'entrée dans la vie active : 50,5% des jeunes de 15-24 ans étaient sur le marché du travail, contre 31% aujourd'hui. Dans le même temps (et malgré l'élévation du niveau de qualification), le taux de chômage est passé de 4 à 10%... Alors qu'hier, l'obtention d'un diplôme n'était pas nécessaire pour occuper un emploi, c'est désormais une condition qui n'est plus suffisante. Mais le chômage de masse a une autre conséquence : il modifie le rapport de forces entre employeurs et employés dans la négociation salariale. En 1980, les salariés se partageaient 70% de la richesse produite en France ; ils n'ont plus aujourd'hui que 60%. Au bout du compte, un salarié de 30 ans gagnait 15% de moins qu'un salarié de 50 ans en 1975... 40% de moins aujourd'hui. Là est sans doute l'illustration la plus visible du risque de déclassement que dénonce DSK : pour la première fois dans notre histoire en période de paix, nos enfants vivront moins bien que nous, alors que le pays n'est pas moins riche.
Rétablir un minimum d'égalité des chances entre les générations, c'est bien l'objet de la proposition formulée par Dominique Strauss-Kahn d'attribuer un "patrimoine de départ" de l'ordre de 10 000€ aux jeunes. Bien sûr, cette mesure a attiré son concert de critiques sous l'angle de la "société d'assistés" agitée par la droite. Les jeunes n'auront effectivement pas "mérité" cet argent... mais la génération des baby-boomers a-t-elle "mérité" de naître dans un contexte économique exceptionnel ? Pas davantage. Et plus fondamentalement, je crois que cette mesure est emblématique d'une "égalité réelle" qui est tout le contraire de l'assistanat.
Le modèle social français fondé sur la redistribution a évidemment un coût, et celui-ci est d'autant plus important que la durée de vie s'allonge, que la qualité des soins s'améliore, que le chômage s'installe durablement et que la mondialisation libérale produit des inégalités. Longtemps, la gauche a considéré que son devoir social était de maintenir élevé le niveau de cette redistribution pour compenser les inégalités de patrimoine financier, culturel, ou de santé... Tout l'apport de DSK à la pensée socialiste moderne - et qui d'ailleurs imprègne le "petit livre rose" - est précisément d'en finir avec cette conception uniquement correctrice de la redistribution, qui pèse lourdement sur nos comptes sociaux, sur notre compétitivité, et revient au fond à accepter que les inégalités se forment au motif qu'il existerait des filets de sécurité.
Bien sûr, il ne s'agit pas comme Sarkozy de vouloir détruire ces dispositifs pour remettre ceux qui le peuvent au travail et tant pis pour les autres ; nous savons trop que les inégalités sont dictées par des déterminismes sociaux qui ne sont pas liés au "mérite". Mais d'investir massivement sur les causes des inégalités pour éviter qu'elles ne se forment, et de gagner des marges de manoeuvres en réduisant les besoins de correction. Lorsqu'une entreprise achète une machine, développe ses locaux ou mène des travaux de R&D, elle ne réfléchit pas en termes de dépense, mais en termes d'augmentation de sa capacité de production ou d'adaptation de son offre au évolutions du marché. C'est cette logique d'investissement que nous devons mettre au coeur de notre approche budgétaire. Investir dans l'égalité réelle, c'est vouloir un service public de la petite enfance pour que tous les enfants aient un même niveau d'encadrement et d'acquisition des savoirs élémentaires, c'est donner plus de moyens aux ZEP pour que l'école se substitue aux différences de patrimoine culturel entre les couches sociales, c'est aider l'embauche des jeunes des "quartiers" pour éviter les discriminations, et c'est aussi investir dans notre jeunesse avec le "patrimoine de départ".
Investir dans la jeunesse, c'est permettre aux jeunes qui n'en auraient pas les moyens financiers de suivre les études pour lesquelles ils ont des capacités. C'est leur permettre de s'y consacrer pleinement pour les réussir, sans devoir travailler au fast-food du coin pour se loger. C'est leur permettre d'être mobiles pour accepter un emploi loin de leur famille. C'est leur permettre de créer leur activité lorsque les banques refusent de prendre ce risque. C'est leur permettre de s'engager dans ue démarche associative ou humanitaire pour participer eux-mêmes à la réduction des inégalités... Investir dans la jeunesse, c'est lui donner aujourd'hui les moyens de prendre sa propre réussite en mains, pour ne pas être assistée demain. L'égalité réelle, ce n'est ni l'égalité formelle qui ne fait que reproduire les inégalités liées à la naissance, ni l'égalitarisme forcené qui nie le droit à chacun de vivre des richesses qu'il apporte à la collectivité. C'est établir l'égalité de chacun devant la liberté de construire son destin.