Retour sur le débat #1
C'est donc à un exercice inédit en France que nous avons assisté hier soir avec la tenue du premier des trois "grands débats" télévisés pour les "primaires" à l'investiture du PS. Bien évidemment, les médias y chercheront un vainqueur (DSK pour Le Parisien-Aujourd'hui, Match nul pour les autres), mais je crois que le vainqueur, c'est d'abord le Parti Socialiste. On le disait sans idées depuis 5 ans, et voilà qu'il met en musique et donne du sens à un projet assumé et revendiqué par ses principaux ténors. On le disait affaibli par des querelles de personnes, et l'on a vu trois styles, trois méthodes clairement identifiables, qu'il reviendra aux militants de départager. Voici donc ma petite analyse personnelle.
Je voudrais d'abord faire un constat rassurant. On pouvait craindre depuis le 29 mai 2005 que le PS soit trop divisé pour aborder l'échéance présidentielle en rangs serrés. Il n'en est rien, et je sais aujourd'hui que nous soutiendrons sans etats d'âmes celui ou celle que les militants auront désigné. D'abord, parce que tous font le même constat du "déclassement" de la France dans la compétition mondiale, et se retrouvent sur une même stratégie de croissance, que j'ai moi-même longuement défendu sur ce blog. Investissement dans la connaissance, la recherche, les technologies. Investissement dans l'humain, la formation, la réduction des inégalités. Investissement dans l'environnement, l'énergie, la qualité de vie. Face à une droite libérale qui fait confiance au seul marché pour s'auto-ajuster et s'auto-optimiser, ils militent pour une réhabilitation de la "politique industrielle" pour construire un avenir à long terme. Bien sûr, les divergences existent, et au delà des exemples du SMIC ou des 35 heures repris par la plupart des commentateurs, j'en ai noté deux.
La première concerne la question des délocalisations. Fabius et Royal se rejoignent dans la critique de "patrons-voyous". "Délocaliseur-payeur" pour l'un, suppression des subventions pour l'autre, ils veulent d'abord les empêcher de se produire. DSK insiste davantage sur la question de "l'après-délocalisation" : celle-ci est un mal douloureux, malheureusement souvent nécessaire, mais qui peut être mis à profit pour accompagner les mutations de notre économie. Tout l'enjeu est donc de les anticiper pour remettre de l'activité là où elle disparaît et conserver un tissu économique et social dynamique. Il propose de considérer ces délocalisations comme un nouveau risque mutualisé au même titre que la maladie ou le chômage, pour que la solidarité territoriale aille d'abord là où se produisent les destructions d'emploi, permette la réindustrialisation des sites et la requalification des salariés. Une solidarité qui n'épargnerait d'ailleurs pas les entreprises, appelées à prendre leur part de responsabilité dans la construction de cet avenir, par la prolongation de la taxe professionnelle.
L'autre différence importante concerne les retraites. Bien sûr, tous sont d'accord pour dénoncer l'injustice une loi Fillon dont le premier effet est de réduire les pensions ; tous conviennent également que le premier remède est de remettre les français - et notamment les plus de 50 ans - au travail pour augmenter le volume de cotisations. Mais au delà, la question du financement les divise. Ségolène Royal reste extrêmement floue et préfère axer son discours sur de nouveaux besoins, notamment pour les petites retraites. Laurent Fabius est lui plus clair : il propose une augmentation d'un point de CSG, dont on peut toutefois se demander si elle est très compatible avec son ambition sur le pouvoir d'achat, et si elle ne consiste pas en définitive a faire supporter l'allongement du coût de la vie par les générations futures. Pour DSK, la durée de cotisation - y compris dans les régimes spéciaux - ne doit pas être un tabou. Il propose de tout remettre sur la table de négociations pour établir de nouvelles règles plus justes, prenant en compte la pénibilité du travail et l'espérance de vie qui lui est liée, pour que le système ne soit plus cette formidable machine à redistribuer à l'envers où les ouvriers cotisent pour les cadres.
Mais c'est surtout, je le disais en introduction, la méthode de gouvernement qui sépare les trois prétendants à l'investiture. Laurent Fabius épouse le discours classique de l'union de la gauche, affirmant l'autorité de l'Etat et de la loi pour modifier le rapport de forces par la force. Ségolène Royal est semble-t-il dans l'extrême inverse de dilution d'un Etat qui "ne sait pas tout" au profit d'expérimentations locales qui - si elles marchent - seront transposées au niveau national. Entre ce "un pour tous" et ce "chacun pour soi", Dominique Strauss-Kahn veut que la société se saisisse de son avenir, se remette ensemble en mouvement pour construire, par la concertation et le contrat, un nouveau compromis social. Il fait de ce compromis le socle de la confiance et de la croissance, sans laquelle tout ce qui a été promis hier soir n'est que poudre aux yeux.
Pour conclure, je dirais que nul n'a gagné ce débat, mais que nul ne peut non plus revendiquer des facteurs exogènes établissant qu'il ou elle est le seul à pouvoir battre la droite. Tous le peuvent, ils ont montré qu'ils étaient armés pour cela, et que le PS saura se rassembler pour construire cette victoire. Prochain rendez-vous la semaine prochaine avec les questions de société qui à mon sens, parce qu'elles engagent ce qu'il y a de plus intime dans les valeurs qui fondent leurs engagements respectifs, sera probablement le plus différenciant.