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Selon toute probabilité, la campagne pour l’investiture socialiste devrait donc opposer 3 candidats : Laurent Fabius, Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn (à moins qu'un "coup de pouce" ne permette à Jack Lang de se présenter...). Certains dans le parti auraient préféré que ces débats n’aient pas lieu. C’est également mon cas : j’aurai préféré, pour la gauche et pour la France, que les sondages de septembre 2001 ne se soient pas trompés et que l’on travaille tous aujourd'hui à la réélection de Lionel Jospin. On sait malheureusement ce qui arriva. Le traumatisme du 21 avril 2002 qui hante encore le parti socialiste l'a trop longtemps tétanisé pour offrir une autre posture que celle de "l'opposition frontale", repoussant toujours à plus tard le travail programmatique et plus encore la question pourtant essentielle du leadership. Il nous faut donc aujourd'hui choisir entre 3 personnalités, 3 sensibilités... Mais aussi 3 lectures très différentes de l'échec de 2002. Gageons que l'ouverture de ce débat, ainsi que le retrait de Lionel Jospin qui consent aujourd'hui après à occuper le rôle d'autorité morale qui aurait dû être le sien depuis 4 ans, nous permette de tourner enfin et définitivement cette page douloureuse, pour regarder enfin résolument vers l'avenir.
Pour Laurent Fabius, le 21 avril est le résultat d'une perte de repères. L'acceptation des privatisations, la baisse de l'impôt sur le revenu, la prime pour l'emploi - autant de mesures dont il fut pourtant l'un des principaux artisans au ministère des finances - ainsi que les déclarations de Lionel Jospin soulignant qu'il ne fallait pas tout attendre de l'Etat ou estimant que son projet n'était pas socialiste, ont coupé le parti socialiste de classes populaires devenues incapables de faire la différence entre la droite et la gauche. La reconquête passe donc par une clarification de ce clivage et un "coup de barre à gauche", seul à même selon lui d'éviter la dispersion au premier tour et de rassembler au second. Il entend donc - dans la lignée de sa conversion opérée à l'occasion du débat référendaire - mettre l'accent sur des "marqueurs" tels que le pouvoir d'achat et le volontarisme étatique : augmentation du Smic et renationalisation d'EDF et GDF... Son objectif : refaire du PS le parti des "gens modestes", avec le risque d'apparaître insincère aux yeux de nombreux militants.
Si elle partage le même objectif de reconquête des classes populaires, Ségolène Royal offre une lecture diamétralement opposée des conditions de sa réalisation. Pour elle, si Lionel Jospin a échoué en 2002, c'est par excès de dogmatisme. Les valeurs et principes humanistes de la gauche en matière de sécurité, d'immigration, d'éducation, de mixité sociale ou de temps de travail ont creusé un fossé d'incompréhension entre ses élites autosatisfaites et un peuple qui subit de plein fouet une violence devenue inacceptable. Elle pense donc que le rôle de la gauche de répondre aux problêmes de son électorat naturel, même si elle doit pour cela accepter de remettre en cause ce qui fonde son identité. Elle privilégie donc le rapport direct avec les citoyens au travail militant au sein d'un parti dont elle entend se distinguer, et qui lui est longtemps apparu encombrant. Reste à savoir si celle qui est depuis lors devenue la candidate de "l'appareil", avec le soutien de la direction, des fédérations historiques du socialisme, et de nombreux "barons" pourra longtemps tenir ce langage.
DSK, enfin, ne partage pas les critiques des autres candidats sur le bilan de Lionel Jospin. Il répète au contraire sa fierté d'avoir appartenu au "meilleur gouvernement de la Ve République", et pense que l'on ne doit pas s'excuser d'une croissance plus forte qu'ailleurs en Europe, de 2 millions d'emplois crées, des 35 heures, de la CMU ou du Pacs. Mais il pense que l'échec de 2002 est lié à l'essouflement de la doctrine socialiste qui, passé les grands succès de 1997-2000, n'a pas su s'adapter à la nouvelle donne mondiale (terrorisme, délocalisations, réchauffement climatique, concurrence chinoise et indienne etc..) pour offrir un projet d'avenir. C'est à ces grandes questions qu'il estime donc devoir répondre en priorité, puisque ce sont elles qui conditionnent en définitive la vie quotidienne des français. Depuis 2002, ses travaux avec divers clubs de réflexion, ses rencontres avec les entreprises, les syndicats, les universitaires ou les associations l'auront conduit à remodeler un projet dont il est - à la différence de ses concurrents - l'un des grands artisans. C'est cette "légitimité de l'avenir" qui l'a conduit à tuer le père en refusant de s'effacer devant la "légitimité historique" de Lionel Jospin. Ce dernier et ses partisans le lui pardonneront-ils pour faire prospérer ensemble leur héritage ?