Que faire de François Bayrou ?
François Bayrou est-il vraiment courageux ou complètement mégalo ? Certainement les deux. En votant la censure déposée par le groupe socialiste, il privilégie une stratégie présidentielle fondée sur l'idée que l'UDF ne pourra exister qu'en incarnant une "troisième voie" qui s'oppose à la droite comme à la gauche. Mais en ne réunissant que 30% de son groupe sur cette option, il entre en dissidence par rapport à des élus qui gèrent leurs exécutifs locaux avec l'UMP, et savent qu'ils doivent leur siège parlementaire à cette alliance. C'est donc en définitive un quitte ou double qui lie l'avenir électoral de son parti à son propre destin présidentiel.
Son champ de progression, nous dit Hervé Morin, est dans un "centre-gauche", qui rapprocherait l'UDF du New labour d'un Tony Blair ayant rompu avec sa base syndicale, de Romano Prodi avec qui il siège au parlement européen, ou du Parti Démocrate américain. Suivant un clivage gauche-droite linéaire, Bayrou serait ainsi plus proche de DSK que de Sarkozy, et DSK plus proche de Bayrou que de Buffet. La frontière entre gauche et droite serait donc finalement arbitraire, ancrant le centre à droite pour des raisons historiques (l'alliance Giscard-Chirac contre Chaban en 1974) lorsque d'autres centristes ont fait le choix inverse (en Italie, en Hongrie ou en Belgique). A gauche, l'hypothèse d'un renversement d'alliances divise : si les "blairistes", Kouchner et Royal, verraient d'un bon oeil une logique de rassemblement au delà des appareils qui permettrait de rompre avec les utopies de la gauche anticapitaliste, les "nonnistes" Fabius et Emmanuelli en appellent à l'union de la gauche victorieuse en 1981 pour affirmer que "cela n'arrivera pas". Suite à une récente discussion avec mes camarades de Socialisme et Démocratie 69, j'ai donc eu l'idée de représenter graphiquement l'offre politique française pour mieux en saisir les dynamiques. Voilà ce que cela donne :

Réalisée selon la méthode scientifique du "à vue de nez, ca doit à peu près ressembler à cela", cette cartographie est évidemment contestable sur telle ou telle personnalité. Elle l'est notamment du fait que les axes incluent des réalités différentes :
- En abcisses, le "libéralisme économique" comprend les clivages entre égalité et mérite, entre service public et entreprise privée, entre redistribution et patrimoine, entre sécurité et flexibilité...
- En ordonnées, le "libéralisme politique" comprend les clivages entre république et démocratie, entre morale et responsabilité, entre ordre public et libertés publiques, entre loi et négociation...
Pour reprendre l'image de ma camarade Cécile Michaux, l'offre politique n'est donc pas une ligne, mais "une montagne". Plus on est au centre de cette offre et plus l'on va vers un sommet qui rapproche les positions. Mais aussi proche que l'on puisse être de part et d'autre de ce sommet, on en est pas moins sur des versants différents. Bien que les divergences soient réelles au sein de chaque camp, la gauche partage un idéal de transformation (même si le centre-gauche considère l'initiative individuelle comme un possible moteur de changement), tandis que la droite poursuit un objectif de conservation (même si le centre-droit reconnait la nécessité de correction des inégalités). Le clivage français actuel est donc cohérent en termes de finalité, même s'il peut être amené à évoluer en termes de méthode. Je crois donc aujourd'hui possible - et souhaitable - de constituer des "majorités d'idée" avec le centre sur le cadre nécessaire à la réforme (institutions, démocratie sociale, justice, Europe..) mais pas sur le fond (emploi, protection sociale, éducation, environnement...).
Reste que le positionnement politique du centre se construit par le refus et non sur l'adhésion : en période de guerre froide, c'est l'anticommunisme qui l'a durablement installé à droite, conduit à refuser "l'ouverture" mitterrando-rocardienne en 1988, et c'est toujours ce spectre qu'agite Gilles de Robien pour condamner l'attitude de François Bayrou. Un changement d'alliance impliquerait donc un changement de refus, et l'affirmation que le premier ennemi de la démocratie est aujourd'hui l'idéologie néo-conservatrice portée par Bush, Berlusconi ou Sarkozy. Ce n'est qu'à cette condition non réalisée que l'on pourra considérer que François Bayrou a véritablement "passé le Rubicon".