La France est-elle raciste ?
Nicolas Sarkozy n'est pas à un paradoxe près. De retour d'un voyage aux Etats-Unis en 2004 où il avait été reçu par les associations juives américaines, il avait alors déclaré que "cela n'aurait pu arriver à Daniel Vaillant [son prédécesseur socialiste], qui avait réussi à fait croire aux Etats-Unis que la France était un pays antisémite". On ose à peine imaginer ce qu'il aurait déclaré à propos de l'assassinat d'Ilan Halimi s'il avait été aujourd'hui dans l'opposition... Responsable de la sécurité et des cultes au sein du gouvernement, on aurait pu le croire en difficulté face à une affaire qui souligne l'échec de son action tant contre la criminalité organisée (cette bande impliquant plus de 20 personnes n'en était pas à son coup d'essai) que face à la montée des tensions intercommunautaires. Il n'en est rien, bien au contraire : en déclarant en Guadeloupe que "quand un gang sème ainsi la terreur, le mot racaille était bien faible", Nicolas Sarkozy estime que ce drame sordide lui donne raison a-postériori.
Je ne vais bien sûr pas polémiquer sur les qualificatifs à appliquer à Fofana et ses ouailles, pour qui aucun mot ne serait assez fort. Mais simplement rappeler que -dans son contexte initial- le terme de "racailles" visaient des jeunes venus chahuter le ministre de l'intérieur lors d'une visite impromptue et néanmoins très médiatique dans un commissariat de quartier. Coupables d'assimiler l'ensemble de la jeunesse des quartiers à une minorité de trafiquants et délinquants, ces propos avaient servi de catalyseur à la radicalisation et la propagation de l'incendie des banlieues en novembre. Ces nouvelles déclarations, qui amalgament les "racailles" d'hier à des tortionnaires et des meurtriers franchissent un nouveau pallier dans l'inacceptable. Seulement voilà, le ministre de l'intérieur est également candidat à l'élection présidentielle, et je crois que l'on est désormais en droit de s'interroger sur la compatibilité entre une fonction qui exige d'assurer la sécurité et la paix civile, et un positionnement politique qui vise, dans la droite ligne de 2002, à exploiter l'insécurité et la montée des préjugés.
Mais au fond, la vraie question réside dans la popularité de ces prises de positions, et me conduit à m'interroger sur l'état de l'opinion sur ces questions. La France serait-elle raciste ? J'ai trouvé à ce propos cet éclairant sondage sur le site expression-publique. On y apprend notamment que pour les personnes interrogées, le multiculturalisme de la société française est "plutôt une mauvaise chose" qui "est une menace grave pour sa cohésion". Une large majorité de sondés pensent que les noirs et les maghrébins "ne font pas d'effort pour s'intégrer", et que s'il existe des "discriminations", il n'y aurait cependant ni "comportements racistes" ni "islamophobie". Pourtant, les musulmans de France y sont décrits comme "plus proches des autres musulmans que des français", respectant davantage "les règles de leur religion" que "les lois de la république" et n'acceptant ni "l'existence de l'Etat d'Israël", ni "les règles de la laïcité"...
Cette étude nous dresse la portrait d'une France victime de préjugés racistes, mais avant tout par ignorance et presque de bonne foi. De bonne foi, parce que le fort attachement des sondés aux valeurs laïques de notre pays traduit un "universalisme" qui serait réduit à un "assimilationnisme" : l'identité française serait désormais figée et incapable d'accepter sa propre diversité. Ignorance, parce que l'image que l'on a de "l'immigré" apparaît fantasmée, comme si la réalité du quotidien (celle de nos collègues de travail et de nos voisins) avait moins de vérité qu'une réalité médiatique qui met en avant les informations les plus radicales, spectaculaires ou chargées d'émotion. Il est ainsi frappant de constater que chaque événement relayé par la presse (du voile à Ilan en passant par les banlieues et les caricatures) creuse un peu plus l'incompréhension entre les communautés. Sur l'affaire des caricatures par exemple, si la position des religieux musulmans était lié à leur fonction plus qu'à leur culture (et à ce titre reprise par les religieux juifs et catholiques), ceux-ci ont été amalgamés avec les images de violence au moyen-orient, dans un contexte très différent de la situation française...
Reste que face à cette montée des préjugés, la gauche ne joue plus son rôle traditionnel de garde-fou. Alors qu'elle était très largement impliquée dans un mouvement antiraciste (SOS, Ras l'Front, LDH...) qui posait l'égalité de la dignité humaine comme valeur fondamentale, elle est aujourd'hui incapable - peut-être traumatisée par la dénonciation de son "angélisme" lors de la campagne présidentielle de 2002 - de s'opposer à la communautarisation de ces combats. Plus le racisme sort de ses bases traditionnelles de l'extrême-droite, et moins le refus de ces idées semble en effet s'effacer devant la défense de communautés dont les intérêts apparaissent concurrents. Face à un "principe de réalité" qui nous conduirait inexorablement au "clash des civilisations", il m'apparait essentiel de rappeler ces principes humanistes qui fondent la France et la gauche, et de combattre les causes sociales de ces conflits d'intérêts. On peut contester notre vision d'un monde qui s'expliquerait par les faits sociaux, mais c'est cela, le socialisme. On a le droit de vouloir l'expliquer par des caractères raciaux... mais il faut alors admettre que c'est cela, le racisme.