Vitesse et précipitation
C'est parti. Avant même que la moindre proposition ait été avancée par qui que ce soit ou que les militants du parti ne se soient réunis pour en débattre, les réunions informelles, verres de l'amitiés et autres appels se multiplient, tant au niveau national que local, pour engranger un maximum de soutiens avant que ne commencent les choses sérieuses. A en croire les partisans de Bertrand Delanoë comme de Ségolène Royal, l'enjeu serait d'importance, puisqu'il s'agirait de désigner rien de moins que notre prochain candidat à l'élection présidentielle. Il est vrai que l'argumentaire est séduisant : puisque cela se jouera de toute façon entre « ces deux-là », autant le faire tôt pour ne pas offrir le spectacle de la division juste avant l'échéance, et s'inspirer de Sarkozy qui conquit l'appareil avant le pays...
Tant de certitudes pourraient forcer le respect. Mais c'est oublier un peu vite que François Mitterrand fut donné pour politiquement mort lorsque, en 1980, Michel Rocard annonce sa candidature ; c'est oublier que ce même Michel Rocard, en 1994, est premier secrétaire et « candidat naturel » tandis que Lionel Jospin, battu aux élections cantonales, s'est -déjà - « retiré » de la vie politique ; c'est oublier l'évidence que représentait l'élection d'Edouard Balladur face à un Chirac en perdition sondagière. Oublier que sa stature de patron incontesté de la gauche n'a pas conduit Jospin au second tour de 2002. Oublier la solitude de Nicolas Sarkozy (déjà patron de l'UMP) à une terrasse de La Baule tandis que le favori d'alors, Dominique de Villepin, exhibait son torse sur la plage. C'est enfin oublier que peu de picto-charentais eussent misé un kopeck sur la candidature présidentielle de Ségolène Royal un an avant son élection à la tête de leur région... Non, la vie politique n'est pas faite de certitudes, sauf peut-être de celle que rien n'est jamais écrit à l'avance.
Car d'ici à 2012, beaucoup d'événements viendront rythmer cette vie dans et en dehors du parti. A commencer par des élections intermédiaires. Les laudateurs de la stratégie sarkozyste passent sous silence son choix de ne prendre l'UMP qu'après les régionales et européennes, qui furent autant de déroutes dont il n'a pas eu à assumer la responsabilité. Ces élections, de toute évidence, ne seront pas cette fois de tout repos pour la gauche. Il sera extrêmement difficile de rééditer l'exploit des régionales de 2004, et ce d'autant plus que les multiples transferts de compétences sans moyens organisés par la droite visent -entre autres- à discréditer notre action à la tête des régions. Les européennes pourraient être pire : élections défouloir par excellence, elles risquent fort de renforcer une gauche eurosceptique privée de référendum sur le traité de Lisbonne, face à un PS affaibli par une posture européenne mal comprise car mal assumée. De toute évidence, notre premier secrétaire devra se préparer à traverser des zones de turbulences qui entameront plus qu'elles ne renforceront sa stature présidentielle.
Ce sera d'autant plus difficile que je nourris peu d'illusion sur notre capacité à accepter le verdict du congrès comme un juge de paix, qui « débarasserait » magiquement son vainqueur d'un concurrent encombrant. Je doute que Betrand puisse accepter de ne plus avoir son mot à dire et de laisser les royalistes mener seuls la rénovation programmatique du parti si Ségolène venait à l'emporter, et vis-versa. C'est pourtant là la logique d'un « congrès de désignation », et l'illusion qu'ils nourrissent sur leurs adversaires en cas de victoire. Non je crains que ce congrès ne transforme le vainqueur en « candidat naturel » et le vaincu en opposant n°1, qui exploitera chaque faiblesse, chaque hésitation, chaque erreur, dans l'idée de refaire le match en 2011. Cette situation explosive, où la majorité pourrait n'être que relative et soumise aux aléas d'alliances fluctuantes, ressemblerait furieusement aux suites du Congrès de Rennes qui, devant désigner le successeur potentiel de François Mitterrand, aboutit à la succession de 4 premiers secrétaires en autant d'années (Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard et Henri Emmanuelli), dont aucun ne fut finalement le candidat désigné pour 1995.
Je veux dissiper ici deux malentendus. Il ne s'agit pas pour moi de refuser « ces deux-là » pour permettre le retour du troisième homme exhilé à Washington. Je pense bien au contraire qu'une candidature de DSK ne serait possible que dans un PS que l'immobilisme aurait figé dans son état actuel de vacuité idéologique, et ne peut pour cette raison – indépendamment de l'estime que j'ai pour l'homme et de la proximité que j'entretiens avec ses idées – pas le souhaiter. Il ne s'agit pas davantage de m'enfermer dans un « ni-ni » qui préserverait une unité de façade au détriment du travail programmatique, qui fut la marque de François Hollande avec laquelle nous devons impérativement rompre.
Simplement, je ne crois pas que les conditions soient aujourd'hui réunies pour trancher entre ces deux personnalités, comme on put le faire entre Mitterrand et Rocard - un choix idéologique clair. Bien sûr, Ségolène Royal et Bertrand Delanoë divergent sur leur conception et leur rapport au parti. Mais alors que le pouvoir d'achat stagne, que l'ascenceur social est en panne, que le monde est ravagé par des crises alimentaires et financières majeures, et à la veille de crises énergétiques et climatiques qui s'annoncent tout aussi graves, je refuse que mon parti ne s'écharpe sur des questions internes qui n'intéressent que lui. Je refuse tout autant l'artifice de différenciations de postures, qui ont commencé sur le Modem, le Service minimum ou sur le mot « libéral », bien loin des enjeux et attentes légitimes du pays. Une majorité sociale-démocrate existe aujourd'hui au PS, qui partage l'essentiel de ses options sur la régulation de l'économie de marché, sur la revitalisation des PME, sur la nécessité d'approfondissement de la démocratie sociale ou sur un modèle de développement durable. Elle a la lourde tâche de dire enfin clairement quelle politique elle mènera sur les questions clés de la réforme fiscale, de la sauvegarde des régimes de retraite et de santé, sur le logement, l'enseignement supérieur ou la lutte contre les discriminations. Elle doit porter un discours enfin intelligible sur la mondialisation, l'Europe, le co-développement ou l'immigration.
Cette majorité enfin assumée sociale-démocrate ne peut se payer le luxe de la guerre des chefs, ni devenir l'otage de Laurent Fabius, Henri Emmanuelli ou Benoit Hamon dont l'on sous-estime l'audience dans le parti et qui se monnayeront au prix fort s'il s'agit de bouter un « présidentiable » hors de ses ambitions. Elle doit aujourd'hui avancer, le plus collectivement possible mais sans compromis au fond, pour offrir à celui ou celle qui sera désigné en 2011 ce qui a le plus manqué à Ségolène Royal : un projet ambitieux et crédible. Tel est le sens de la démarche engagée par Pierre Moscovici, ouverte à tous ceux qui d'Arnauld Montebourg à Martine Aubry ou Manuel Valls, veulent aboutir à un choix clair dans une majorité rassemblée.
C'est pour donner toutes ses chances d'aboutir à cette démarche, dans l'intérêt du parti et sans a-priori sur le nom de la personne finalement appelée à en prendre la tête, que j'invite chacun à attendre les textes de fond pour se décider et à ne pas se précipiter - pour ne pas le précipiter - dans le choix de personne où l'on voudrait nous enfermer.