Au boulot les socialos !
J'aime beaucoup Pierre Larrouturou. Je ne dis pas cela uniquement pour faire plaisir à Blandine qui m'a offert son dernier ouvrage à noël, mais parce que j'ai beaucoup de respect pour sa capacité à manier et à concrétiser des concepts abstraits (je l'avais rencontré à La Rochelle en 1994 lorsqu'il préchait la RTT dans le désert) et à le faire sans arrière-pensées dans l'intérêt d'un courant. Je me retrouve enfin totalement dans sa volonté de fonder une alternative réaliste sur une critique sociale radicale, transcendant l'opposition stérile et entretenue par les médias d'un clivage irréconcialiable entre socialisme révolutionnaire et accompagnement du libéralisme. Oui j'aime beaucoup Pierre Larrouturou mais non, je ne signerai la pétition qu'il a lancé pour mettre « au boulot les socialos ».
Bien sûr, je ne conteste ni l'esprit de ce texte ni les priorités qu'il énumère et qui posent, comme à son habitude, les bonnes questions. Mais je refuse d'associer ma signature à une remise en question et une supplique exclusivement adressée aux « dirigeants socialistes ».
On semble l'oublier – la presse ne s'en est d'ailleurs fait l'écho que pour signaler tantôt l'absence tantôt la présence de tel ou tel individu – mais le parti socialiste a engagé avec les « forums de la rénovation » une reflexion de fond sur ses bases idéologiques. Sur la question de la Nation, du Marché ou de l'Individu, des textes conséquents ont été produits, peut-être incomplets, sans doute insuffisamment opérables en termes programmatiques (mais ce n'était pas l'objectif), mais qui donnent de l'eau au moulin du débat. Cette démarche s'inscrit pleinement dans le sens de l'appel cité ci-dessus : les indéboulonnables intellectuels de Solférino (Bergougnioux, Weber, Muet, Généreux...) y ont assumé pleinement leur part, tandis que la société civilé (Meda, Carcassonne, Jadot, Cohen, Kahn...) a été invitée à nourrir la reflexion. Mais au fond, et malgré les quelques débats de qualité auxquels j'ai pu participer sur le terrain, les militants socialistes m'ont semblé assez peu concernés... Juste un chiffre pour illustrer mon propos : seules 5 fédérations dont le Rhône (rappelons qu'il y a une fédération par département) ont jugé utile de faire parvenir une contribution à l'occasion du forum sur le marché... et bizarrement, pas celles dont les premiers secrétaires signent cet appel à se mettre au travail.
J'ai beaucoup de mal à accepter que les réunions de section se transforment en défouloir contre l'inertie et les divisions de la direction lorsque ceux qui la critiquent sont absents du débat d'idées et entretiennent les clivages fondés sur des questions de personnes. Je regrette que l'élargissement de notre base militante ait davantage produit de querelles d'anciens et modernes sur fond de calculs électoraux que d'opportunités de renouvellement de nos idées et pratiques. Je n'accepte pas davantage que l'on reproduise à notre petit niveau les batailles mesquines pour des postes et les procès en légitimité de tel ou tel candidat retenu sur une liste. Et je refuse de voir dans la démocratie participative une sous-traitance de la production de concepts, qui exonérerait le militant de sa responsabilité en la matière. L'engagement politique n'ouvre aucun droit individuel : il est un devoir individuel librement consenti à l'égard d'une oeuvre collective.
Si je ne peux comme citoyen et électeur que partager le souci d'une opposition audible et d'une alternative viable, je ne dois comme militant pas céder à la facilité d'en reporter la charge sur autrui, ni attendre dans l'angoisse un prêt-à-penser qui viendrait d'en haut.