Dieu, Sarkozy... et moi
Plus « démocrate » que « républicain » (quoique refusant de les opposer absolument), je ne peux guère me qualifier d'intégriste de la laïcité. J'étais par exemple plus que réservé sur la loi sur le voile, considérant que le vrai problème est moins un danger pour la République que la place faite aux femmes par certaines interprétations de l'Islam. Cette question a, me semble-t-il, été évacuée à peu de frais en la renvoyant à la sphère privée, sans s'interroger sur la quête d'identité de ces jeunes Françaises ayant le sentiment de ne pas être considérées comme telles par leurs concitoyens, et en prenant le risque de priver des jeunes filles de l'éducation qui représente leur meilleure chance d'émancipation. Je demeure profondément attaché à la loi de 1905, qui symbolise à mes yeux de la légitimité du seul pouvoir temporel issu de la souveraineté populaire, et qui consacre la neutralité de l'Etat dans le respect de la liberté de conscience de ses administrés. Mais je m'inquiète du glissement qui consisterait à demander la même neutralité à chaque usager des services publics, pouvant aboutir comme le réclament certains jusqu'au boutistes, à l'interdiction de soigner une femme voilée dans l'hôpital public.
A titre personnel pourtant, je suis athée. Et comme je respecte profondément les croyances de chacun, je demande à ce que la mienne le soit également. Non simplement en tant qu'absence de foi, mais en tant que croyance à part entière. Mon athéisme est un existantialisme qui repose sur la foi en l'être humain, sur la pleine liberté de ses actes et pensées, sur sa capacité à réfuter tout déterminisme pour décider de son destin, sur sa capacité à transcender son intérêt personnel et animal pour bâtir le bien collectif qu'est la « société ». Mon athéïsme n'est pas davantage dénué « d'espérance » :je crois que l'on survit après la mort par les idées, les connaissances et les réalisations que nous léguons aux générations futures. Je crois à cette singularité de l'être humain de naître riche du génie de ceux qui nous ont précédé, comme en notre responsabilité à poursuivre ce chemin que l'on nomme « progrès ». C'est cette « espérance » là, supérieure à toute récompense individuelle dont déciderait mon jugement dernier, qui fonde mon engagement politique.
En déclarant à Riyad que « Dieu transcendant (est) dans la pensée et le coeur de chaque homme », le Président de la République nie mon droit garanti par l'article 18 de la DUDH à cette croyance. Mais plus que ma petite personne, ce sont près de deux milliards d'êtres humains qui sont balayés par le déïsme universel de Nicolas Sarkozy. Comment ignorer par exemple que Bouddha est le prophète sans dieu d'une religion sans transcendance, qui repose avant tout sur une éthique de libération des contingences matérielles ?
De même, comment oublier lorsqu'il affirme que « dans le fond de chaque civilisation, il y a quelque chose de religieux », que l'Europe était greco-romaine avant d'être chrétienne ? Que leur philosophie s'appuyait sur la science et la raison, tandis que leurs croyances étaient des « mythologies » des temps anciens et non une foi transcendentale ? Que la morale y était dictée par la révérence aux ancêtres familiaux bien plus qu'aux divinités ? Comment ne pas y voir la négation du statut de civilisations aux peuples animistes croyant en l'harmonie avec la nature plutôt qu'en son asservissement au seul bénéfice de l'homme ? Comment ne pas se souvenir de cet « homme noir qui n'a pas d'histoire » et qui a du attendre les missionnaires pour se civiliser ? Comment, à l'inverse, oublier les siècles de chappe de plomb imposés par l'Eglise du moyen-âge à une science devenue blasphème ? Comment ignorer que le multiculturalisme et la tolérance qui ont fait d'Al-Andalous le phare des arts et de la connaissance ont été combattu tant par les rigoristes musulmans que par les revanchards catholiques ? Non, si la ferveur religieuse a inspiré aux hommes ses plus belles oeuvres comme ses pires barbaries, il n'est pas juste d'en attribuer toute la gloire à la foi et tout le déshonneur à la turpitude humaine.
Comment enfin, oser affirmer que « l'Arabie Saoudite et la France partagent les mêmes objectifs d'une politique de civilisation » lorsque l'idée même de droits humains y est niée au nom de la loi divine ? Est-ce vraiment rendre service service aux démocrates du monde arabe que de délivrer au royaume saoudien le brevet d'une modernité qui s'affranchirait du droit et du libre-arbitre ? Au fond, ce discours n'est pas celui d'un Président s'adressant aux saoudiens, mais celui d'un chanoine du Latran qui interpelle les croyants, et c'est bien le plus grave. Pas uniquement parce que cela constitue une nouvelle violation de cette neutralité d'un Etat que son chef doit plus que tout autre incarner. Mais parce qu'en cachant les droits de l'Homme derrière l'universalisme, et en considérant son hôte comme un symbole qui le dépasse plus que comme un Etat concret, il le dédouane de toute responsabilité en la matière. A croire que le monde, si dangereux pendant la campagne présidentielle, n'était plus aujourd'hui peuplé que d'aimables démocraties avec de gros carnets de chèques.