Keynes et les "sociaux-libéraux"

Publié le par Fred

Dans un récent article publié par Démocratie et Socialisme (l'aile gauche du PS autour de Gérard Filoche, proche de Jean-Luc Mélenchon), Jean-Jacques Chavigné s'en prend vivement aux "sociaux-libéraux" coupables à ses yeux de trahir l'héritage de Keynes. Voici ma réponse.

Sans doute la sortie de Dominique n’était pas très adroite, mais admets que la réponse de Jean-Luc ne l’est pas moins. Les sociaux-démocrates ne sont pas davantage comptables des crimes de leurs ancêtres allemands que le PCF ne l’est de ceux du stalinisme... La caricature de "nos sociaux-libéraux" en des termes aussi génériques est un peu facile, lorsqu’elle n’est pas malhonnête... C’est ce genre de discours qui donne du grain à moudre à ceux qui considèrent que notre parti n’a plus de raison d’être idéologique, et je préférerais que l’on travaille au rapprochement de nos positions qu’à la dénonciation de nos désaccords.

Sur le fond, j’aimerais quand même apporter quelques nuances aux exemples utilisés...

La BCE indépendante, tu le sais bien, est une concession faite aux allemands par François Mitterrand en échange de leur entrée dans l’euro au moment de la réunification, alors que l’ancrage européen de la nouvelle Allemagne n’allait plus tout à fait de soi. On peut évidemment critiquer ses missions et réclamer que la politique monétaire soit au service de la croissance et de l’emploi, ce qui me semble une ligne défendue par tous les socialistes.

Les "sociaux-libéraux" (appelons comme cela puisque ce semble te faire plaisir) n’ont jamais cessé de dire que face à cette politique monétaire indépendante, il fallait un réel pouvoir budgétaire entre les mains du politique. C’est l’idée de remplacer les "critères de convergence", inadaptés une fois l’union monétaire réalisée, par un "gouvernement économique de l’Europe" qui puisse adapter les objectifs aux besoins reéls des territoires. Idée amorcée dans le TCE que tu as rejeté.

On rejoint ici Keynes : nous demandons que l’Union dispose d’un véritable budget pour conduire des grands projets d’intérêt général, en particulier dans les domaines de la recherche, de l’éducation et des réseaux (infrastructures, communications, énergie...). Nous ne considérons pas le déficit comme un "mal en soi", bien au contraire, mais comme un investissement, et demandons notammant que les dépenses de Recherche soient exclus du calcul du déficit. Comme Keynes, nous disons que le déficit peut être dynamique et créer de la croissance... mais il n’est pas davantage "bon en soi" : dès lors qu’on est dans un effet "boule de neige" où cette croissance est immédiatement absorbée par les intérêts de la dette, on fragilise nos marges de manoeuvres et la solidarité envers les générations futures.

Il faut donc un pilotage politique, et c’est au fond ce que l’on doit retenir de Keynes, qui s’oppose en cela au libéralisme paretien. Mais on ne peut exclure Keynes de son contexte - la crise des années 30 - qui inspire sa politique de soutien à la demande. Keynes refuse l’idée de solutions clés en mains universelles et réclame des politiques conjoncturelles ("à long-terme, nous sommes tous morts"). Le budget doit soutenir la demande globale en période de récession, mais dans le contexte actuel de croissance mondiale forte et de consommation française solide, on doit travailler prioritairement sur l’offre de façon à ce que cette demande s’oriente vers des produits français et crée de l’emploi. Notre grande faiblesse aujourd’hui, traduite par le déficit commercial, c’est que la consommation des ménages enrichit plutôt les entreprises étrangères et serve les délocalisations. Nous avons là-encore une divergence de fond avec les libéraux : nous ne pensons pas que cette compétitivité de l’offre doive passer par les coûts de production, mais par l’investissement et l’innovation.

Enfin, je considère comme une insulte l’idée que nous servions "la rente". Le discours de DSK sur "l’égalité réelle" dit exactement le contraire : il faut donner du capital public à ceux qui n’ont pas de capital héréditaire, d’où l’idée du "patrimoine de départ" accordé aux jeunes et financé par les droits de successions, qui est l’exact opposé de la politique sarkozyste qui récompense le seul mérite de la naissance. Nous restons profondément attaché à la redistribution keynésienne et à l’idée qu’à richesse égale, la juste répartition de celle-ci est la condition d’une croissance plus forte. Ce qui n’interdit pas de réfléchir aux formes de cette redistribution, que nous voulons de moins en moins corrective au fur et à mesure que nous redistribuons les chances de départ.

Publié dans Politique

Commenter cet article

Frédéric Vermeulin 06/07/2007 21:30

Salut,
Ma vieille passion pour Keynes se réveille, à la lecture de ton billet, même si tu sais comme moi qu'il faut adapter les idées de Keynes aux nouvelles réalités (mondialisation,etc.). Mais ça n'est pas le sujet, pour l'instant. J'approuve pleinement ton argumentation, et la position que tu défends. Nous devons sortir une bonne fois pour toute le PS de la réthorique néo-marxiste caricaturale employée par Mélenchon et quelques autres ! (et s'il ne s'agissait que de réthorique...)

Alice 06/07/2007 00:26

Sociaux-libéraux, sociaux-traitres, ... c'est le language utilisé par ceux qui refusent de voir dans la sociale-démocratie une façon nouvelle d'appréhender les déséquilibres économiques. Le temps de la redistribution n'est pas dépassé (d'autant moins qu'elle est sérieusement attaquée par la droite). Pour autant, des idées qui découlent de l'utopie de l'égalité réelle offrent, non pas une alternative, mais une façon nouvelle de réduire les inégalités.