Du libéralisme (2/2)

Publié le par Fred

La rénovation du Parti Socialiste doit-elle se faire "à sa gauche" ou "vers le centre" ? Telle est en substance la question commode posée par les médias, et sur laquelle les militants comme les responsables du Parti sont invités à se prononcer. J'ai pour ma part envers les "étiquettes" la même méfiance que celle que j'ai exprimée dans la première partie de cet article envers les mots, et je ne crois pas qu'une réponse satisfaisante puisse être exprimée en termes de "positionnement sur le marché politique". L'enjeu est d'une toute autre ampleur : comment réaliser le pendant de ce qu'a réussi Nicolas Sarkozy à droite, c'est à dire une large union à gauche sur une base idéologique ?

Les fondamentaux de la sociale-démocratie découlent essentiellement des travaux de Marx et de Keynes. Du premier, elle a retenu la conception d'une société animée par le rapport de forces entre classes sociales, l'idée que la division du travail soit une forme d'aliénation, la supériorité de l'homo-politicus sur l'homo-economicus et de l'Etat, incarnation de sa légitimité, sur le marché. Mais c'est essentiellement le second qui l'a armée économiquement, en contestant l'optimum de Pareto. Certes, la poursuite par un individu de son intérêt le conduit à satisfaire les besoins de son marché et crée ainsi un équilibre. Mais tous les équilibres ne se valent pas, car c'est le niveau de la demande qui détermine l'offre en conduisant les entreprises à s'y adapter. Il nous faut donc rechercher la situation où cette demande est la plus élevée possible. Or, Keynes note que la une "propension à consommer" (plutôt qu'à épargner) des individus est plus forte lorsque leur revenu est faible. L'Etat doit donc s'appuyer sur une fiscalité progressive pour favoriser la demande, soit en consommant directement (c'est la politique de grands travaux du "new deal"), soit en redistribuant les revenus de façon plus homogène (c'est "l'Etat-providence").

C'est donc sur le terrain de la nécessité et de l'efficacité économique que s'est mené le débat entre droite et gauche, les uns considérant qu'elle découle de la liberté individuelle, les autres de la justice sociale. Mais tandis que les premiers fondaient leurs théories sur un droit - la propriété- les seconds y opposaient un devoir : la solidarité.

Or, c'est précisément ce concept que remet en cause l'individualisation de nos sociétés, avec des conséquences profondes sur la sociologie électorale. Dans l'ensemble de l'Europe, les partis de gauche ont alors perdu leur ancrage dans les catégories populaires, fragilisées par les peurs (insécurité, immigration, mondialisation, chômage), ayant des difficultés à boucler leurs mois, et refusant de devoir assumer en sus une solidarité envers ceux qui ne travaillent pas. Leur base électorale s'est alors réduite aux catégories sociales les plus sécurisées (fonctionnaires), consolidée par quelques conquêtes auprès de celles qui ont bénéficié de la mondialisation (les fameux "bobos" des centre-villes) et sur les territoires labourés par la démocratie-chrétienne, comme la Bretagne. Durablement repoussés dans l'opposition au Royaume-Uni comme en Allemagne, ils ont dû mener une rénovation programmatique sans cesse ajournée en France. Le mode de scrutin a joué ici un rôle important, puisqu'il a permis de canaliser ces millions de voix perdues vers FN qui les neutralisait électoralement, voire servait les intérêts de la gauche en imposant de nombreuses triangulaires comme en 1997.

Théorisé par Anthony Giddens, le maître à penser du New Labour de Tony Blair, le "social-libéralisme"  dénonce cette incapacité des systèmes de solidarité universels à comprendre l'aspiration des classes moyennes à la responsabilité individuelle. Il entend alors promouvoir une "société du risque responsable" : la solidarité ne peut demeurer  un "droit-crédit" accordé sans contrepartie par l'Etat-Providence (qui génère des injustices et des effets pervers), mais dans une logique assurantielle, le filet qui vient sécuriser la prise de risque individuelle. Revenant aux racines du libéralisme, cette conception fait du travail la condition de l'émancipation de l'homme. Il convient "d'activer le marché du travail" en remplaçant l'assistanat par la rémunération d'une démarche active de qualification, et en transformant l'Etat en "investisseur social" apportant les prestations nécessaires à cette démarche. Si le social-libéralisme conserve l'idée keynésienne de développement de la demande globale, il rompt avec l'objectif de redistribution porté par la sociale-démocratie ("peu qui ont trop et encore moins qui ont trop peu"). "Il y a trop peu de riches, observe Giddens, pour qu'une redistribution substantielle de leur richesse bénéficie réellement aux pauvres". Ce sont donc "les chances et les possibles" qu'il faut redistribuer pour que chacun développe sa propre richesse.

En posant comme objectif l'égalité devant la réalisation individuelle, le social-libéralisme dessine le projet de société de la gauche moderne. Mais en faisant reposer cette inégalité sur les seuls comportements individuels, comme la "préférence pour le chômage", il fait abstraction des rapports de forces, contraintes économiques, sociales et morales qui s'opposent à cette réalisation. La liberté individuelle n'est nullement à mes yeux un acquis, mais demeure un combat. C'est en mettant au coeur de son projet ce combat pour l'émancipation que la gauche réussira la synthèse entre une critique radicale de la société de marché et l'aspiration à la réussite individuelle.

Publié dans Economie - Social

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Martin P. 01/06/2007 14:25

Salut,
Un bonjour de passage de la part d'un camarade blogueur qui fréquente la même boutique (dsk)
Je tiens un blog plutôt polémique mais je vais essayer d'y introduire un volet plus thématique sur un fond socdem
a+
Martin