Des gros mots

Publié le par Fred

En publicité, on appelle cela la conquête du territoire de marque. En conquérant les présupposés positifs que renvoie un mot, ou à l'inverse en jettant sur l'adversaire l'opprobre d'un mot infâme, la communication vise à simplifier la relation entre la marque et ses publics. En s'appropriant les valeurs et référents du public ciblé, la marque lui impose une nouvelle forme de relation : la connivence. Il n'aura échappé à personne que cette technique de "guerre des mots" dirige aujourd'hui le débat poltique, où les tenants et aboutissants d'un choix politique comptent finalement moins que l'idéologie ou les mots qui le sous-tendent...

Parce que qu'il représente la négation d'un pouvoir politique qui "ne peut pas tout", qu'il compte sur une "main invisible" qui fait de l'intérêt général la somme des intérêts particuliers, et qu'il trouve ses racines dans une conception anglo-saxonne, le libéralisme s'oppose frontalement à l'héritage gaullo-révolutionnaire de la culture politique française. Parce qu'il organise la compétition entre les hommes, défait des reglementations acquises de haute lutte et échoue à partager les fruits de la croissance qu'il prétend produire, le libéralisme heurte nos valeurs d'hommes et de femmes de gauche. En un quart de siècle, le modèle dominant issu de la révolution reagano-thatcherienne qui a contribué à détruire le bolchevisme est donc devenu après lui la nouvelle incarnation du "mal" en politique. Aussi n'est-il pas étonnant que le débat référendaire français n'ait finalement tourné qu'autour de cette question : le traité était-il ou non "libéral" ?

Cette peur des mots est dommageable au débat politique, en ce qu'il tend à le caricaturer. Aussi en a-t-il été de la "concurrence libre et non faussée", diabolisée au nom de ce procès en libéralisme, comme autrefois en sorcellerie. Face à une gauche nonniste réduisant ce principe à la seule main invisible des marchés, la gauche ouiouiste est tombée dans le piège de fausses excuses, se retranchant ici sur les seuls dispositifs anti-trusts, voir en faisant appel à un autre "mal" politique opposé : le totalitarisme. On peut légitimement se poser la question de l'inscription de la "concurrence" au titre d'objectif et non de moyen, au même niveau que le progrès social, culturel et scientifique. Sans doute la responsabilité historique de la social-democratie actuelle est-elle de faire émerger, après l'échec du collectivisme, un nouveau modèle "coopérationniste" où le seul ressort du progrès économique ne serait plus cette concurrence qui sous-entend que le succès de l'un ne peut se nourrir que de la victoire sur l'autre, que la richesse serait un gateau dont l'enjeu serait d'obtenir une part plus grande, et non de faire grossir le gateau global.

Il n'en demeure pas moins que cette notion de concurrence "libre et non faussée" est centrale dans un projet supranational comme l'est l'Union Européenne. Car l'idée qui guide ce projet est précisément que la prospérité de chaque état membre se nourrit de celle des autres. Aussi cet objectif ne peut être atteint que dès lors que chaque Etat s'astreint à respecter un certain nombre de règles pour éviter des politiques de "préférence nationale" qui fausseraient les règles du jeu. Ces règles ne sont pas forcément d'inspiration libérales : l'instauration d'un temps de travail maximum, le respect de valeurs fondamentales comme la liberté syndicale, la non-discrimination entre les hommes et l'accès à des services "publics" remplissant leurs objectifs sont autant de ces règles qui visent à instaurer une concurrence "non faussée" qui est le contraire du dumping à la chinoise s'appuyant sur l'absence de droit et le recours au travail forcé. Par analogie, on peut critiquer le principe selon lequel un match de basket doit avoir un vainqueur, mais dès lors que ce principe est acquis, il est important de faire en sorte que chaque équipe joue selon les mêmes règles, et pas selon celles qui les avantage. A mon sens, la concurrence libre et non faussée n'est donc pas l'interdiction d'intervention du politique face aux marchés, mais au contraire la définition des conditions selon lesquelles cette puissance publique est légitime pour assurer le respect de règles communes.

Entre le tout-marché de Nicolas Sarkozy, et la négation du réel d'Olivier Besancenot, la gauche est enfermée dans un piège mortel. Parce qu'elle n'a su empêché l'assimilation de l'économie de marché à la seule définition qu'en donnent les libéraux, la social-démocratie s'est condamnée à décevoir, à afficher un territoire de marque qui ne correspond plus à la réalité de son bagage politique. Il est urgent de sortir de cette peur des mots et d'assumer enfin une ligne réformiste qui ne peut se limiter au colmatage des inégalités sociales, si elle veut faire adhérer à une alternative crédible.

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