L'exemple Airbus

Publié le par Fred

Suite à la publication de mon billet "Un Etat stratège" chez Versac, Franck m'interpelle sur le contre-exemple d'Airbus. Le fond de l'argumentaire a notamment été déployé par Jean-Marc Sylvestre dans ses éditos : la confusion entre politique et économique a incité Airbus a créer de l'emploi partout pour faire plaisir à tout le monde, produisant ainsi une chaîne logistique hors de toute rationnalité économique. Ce n'est pas mon analyse, et je ne veux pas mêler ma voix au concert des laudateurs d'hier devenus cassandres.Rappelons tout de même quelques vérités : Airbus n'a pas simplement mis fin au quasi-monopole de Boeing sur l'aviation civile, mais occupe pratiquement sans discontinuer la première position mondiale depuis le début de ce siècle. Au delà de la prouesse technique, l'A380 est plus précisément une réponse aux préoccupations des aéroports et compagnies sur l'encombrement du trafic aérien, et d'ores et déjà un succès en termes de commandes.

3 raisons justifient à mes yeux la présence de l'Etat dans cette aventure. La première est l'intérêt stratégique des technologies qui entrent en jeu. La construction d'un avion est devenue chose complexe, impliquant des recherches dans les domaines des matériaux, de l'électronique embarquée, de l'intelligence artificelle ou de l'ergonomie. Il ne me paraît pas illégitime que des capitaux publics financent de tels efforts de R&D qui soutiennent la compétitivité de notre économie, à commencer par celle des nombreux sous-traitants de l'avionneur. La deuxième bonne raison est la dimension européenne, nécessaire compte-tenu de l'ampleur des projets menés, qui permet de mettre en synergies des compétences complémentaires (motorisation en Angleterre, fuselage en Allemagne, ailerons en Espagne ou aterrisseurs en France par exemple) et qui est naturellement impulsée par des choix politiques. La troisième est enfin l'intelligence du montage financier au sein d'EADS (et je ne dis pas cela uniquement du fait de la patrenité de DSK...), avec un tour de table où l'Etat contrôle la stratégie de l'entreprise tout en s'effacant derrière un partenaire industriel (en l'occurence Lagardère), qui partage sa vision du marché.

Les experts en catastrophes aériennes ont coutume de dire que celles-ci ne sont jamais dues à une seule cause, et c'est vrai aujourd'hui. La cause première n'est pas liée au circuit logistique (même si l'on ne peut pas nier qu'il est devenu plus tendu avec l'A380 qui ne peut utiliser les services du Beluga, trop petit) mais à une difficulté d'adaptation des fuselages à certaines contraintes de cablage imposées par les compagnies. Mais sans doute cette cause n'aurait-elle été que peu handicapante si ne s'était ajoutée en sus une crise de gouvernance de l'entreprise. La mort de Jean-Luc Lagardère - que son fils plus interessé par les médias n'a pas réellement remplacé - a privé Airbus d'un patron et laissé libre-cours aux rivalités franco-allemandes jusqu'ici sous-jacentes. L'obsession de Jacques Chirac pour un patriotisme économique qui passerait avant tout par la position des hommes (on l'a vu à de maintes reprises notamment pour la BCE) n'est pas étrangère à cette crise, qui a produit de nombreux malentendus et erreurs de communication, pour aboutir à l'affaire Forgeard et la perte de confiance des marchés envers l'avionneur. Je ne pense pas que de tels dysfonctionnements sont naturellement liés à la présence de l'Etat, mais à celle de l'actuel président, c'est probable.

Alors que faire ? Bien sûr, avec 1 à 2 ans de retard dans les livraisons de l'A380, les rentrées financières vont être retardées d'autant. Bien sûr, le seuil de rentabilité de l'investissement initial recule au fur et à mesure du temps passé par avion. Mais s'adapter à ces nouvelles contraintes par une réduction de la voilure, c'est enterrer l'A380 en supprimant toute possibilité de le produire en série, dans les délais exigés par le marché. Il faudrait à l'inverse réinvestir pour sauver un projet que nous croyons rentable à moyen-long terme. Les Allemands et les Espagnols, très réticents à l'idée d'entrer étatiquement dans le capital du groupe sont aujourd'hui prêts à passer le pas. Airbus deviendrait-il en quelque sorte le laboratoire européen d'une politique industrielle des etats-stratèges ?

Publié dans Economie - Social

Commenter cet article