Un Etat stratège

Publié le par Fred

Je publie ici le deuxième billet que j'ai commis chez Versac (le premier étant une reprise retravaillée d'un précédent article).

Je ne contredirai pas Loïc lorsqu’il se désole que la France est allergique au libéralisme. Elle tient cette aversion de son histoire, du consensus « bobo » (bonapartiste-bolchevique celui-là) de la libération, qui veut que l’Etat soit le moteur de l’activité économique. Elf-Aquitaine, Renault, la Snecma ou EDF-GDF sont autant de fleurons de cette économie administrée qui a fait dire à Jacques Lesourne que la France était « l’URSS qui a réussi ». Bien sûr, ce temps est aujourd’hui révolu et l’ont fait parfois aux socialistes le procès d’en être nostalgiques. Je ne le crois pas : nous intégrons l’intérêt privé et la concurrence comme moteurs de l’innovation, de la création de richesses et au-delà, de la faculté de la société à les répartir. Comme l’écrit Michel Rocard dans cette intéressante contribution, « le génie de l’invention du marché, c’est de mettre la totalité de l’humanité au travail pour son avenir ».

Mais si le volontarisme industriel sans prise en compte du marché peut mener à des désastres commerciaux (souvenons-nous de Bull et du Concorde), la tendance actuelle à l’extrême inverse n’est pas moins dangereuse. La priorité donnée aux liquidités et à la rémunération des actionnaires, la préférence pour le court-terme et la frilosité face au risque (voir la mésaventure boursière d’Iliad) sont autant de facteurs qui nous conduisent à une crise de sous-investissement. D'après la Banque de France, celui-ci n'a en effet jamais été aussi faible depuis "des dizaines d'années". D'où l'inquiétude partagée par de nombreux "gauchistes" comme Claude Bébéar, Patrick Artus ou Jean Peyrelevade quant à la viabilité d'un système économique qui détruit ses propres bases...

Bien sûr, l'Etat dispose de quelques moyens pour réhabiliter la logique industrielle face à cette logique financière qui ne construit plus les richesses de demain. Il lui appartient classiquement de construire un cadre réglementaire et fiscal plus favorable à l'innovation, de faire de la prospective et de créer des externalités positives adaptées, notamment en matière de formation et de recherche. Mais il doit également s'interroger sur le rôle qui doit être le sien dans l'économie. Au nom de quel dogme devrait-il s'interdire de prendre des participations pour peser sur la gouvernance d'entreprises stratégiques ? Au nom de quel dogme devrait-il refuser de racheter, même temporairement, des entreprises dont la disparition mettrait en cause ses intérêts ? Au nom de quel dogme devrait-il s'interdire d'assumer un rôle de capital-risqueur lorsque la défaillance des banques empêche le développement d'innovations qu'il veut favoriser ?

Un Etat pragmatique ne peut vouloir se substituer par principe au marché, mais il ne doit pas davantage s'en désengager par principe et se contenter d'en corriger continuellement les dégats. Il doit en être un acteur et un stratège qui "met les mains dans le cambouis" et utilise les leviers de ce marché pour peser sur ses orientations. Le candidat que nous investirons en novembre, le président que nous élirons en mai, ne sera pas simplement un guide ou un arbitre. Il devra aussi être le PDG de "l'entreprise-France"... Ce qui suffit déjà amplement à justifier mon choix.

Publié dans Politique

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Florent 12/10/2006 15:28

Je vous rappelle au passage, msieur Fred, que j'attends toujours votre texte... Et que ça commence à urger ! :)