"Dynamiter les facs"

Publié le par Fred

Dans la bouche de Ségolène Royal, la petite phrase aurait probablement fait la une de tous les journaux. Le "dynamitage des facs" évoqué par DSK lors de son étape new-yorkaise (où il participait à une conférence sur le proche-orient à l'invitation de Bill Clinton, mais ca on en a pas parlé non plus...) laisse pourtant l'encéphalogramme médiatique plat. Ses prises de position en faveur de la concurrence, du financement de la recherche universitaire par des entreprises ou de la fin de "l'hypocrisie du diplôme unique" ne laissent pourtant pas le net indifférent, suscitant un débat de bonne tenue sur le site de Libération, agitant chez certains le chiffon rouge de la privatisation ou conduisant à l'interpellation inquiète ou franchement hostile de plusieurs blogueurs sociaux-démocrates, moi y compris. Sans prétendre être dans la tête de Dominique, je souhaite développer ici certains arguments pour faire vivre un débat qui me paraît essentiel.

Essentiel, parce qu'on le sait, l'excellence de notre enseignement supérieur et de notre recherche sont dans notre projet l'une des pierres angulaires de la compétitivité française et au delà, de notre capacité à construire un modèle de développement durable. Je salue à ce propos le travail réalisé par une centaine d'experts à la demande du Ministère de l'Industrie pour dresser en 83 technologies-clés les enjeux et priorités en matière de R&D. L'université française semble toutefois bien mal en point pour relever ce défi : avec simplement 4 universités dans le top 100 mondial et une 45e place comme meilleur résultat, elle régresse régulièrement et est aujourd'hui très loin des performances affichées par les USA (53 et 1e), le Royaume-Uni (11 et 2e), ou le Japon (6 et 19e). Et même lorsque comme DSK, on est attaché à la spécificité française d'une université publique à vocation égalitaire, on aurait tort de s'enorgueillr du fait que l'efficacité ait été sacrifiée à une plus grande justice sociale : juste, elle ne l'est guère davantage.

Car la concurrence, l'université française y est déjà soumise et en sort très largement perdante. Face à elle, les "grandes écoles" trustent en effet les bons résultats en s'inspirant largement des solutions anglo-saxonnes (autonomie, concurrence, liberté pédagogique, liens avec le privé, stages...) et monopolisent la formation des cadres du privé (il suffit de parcourir un site d'offres d'emploi pour se convaincre du déclassement des formations universitaires...). Or ces grandes écoles se caractérisent par une double sélection : par l'argent, avec des tarifs d'inscription et la nécessité de vivre dans une grande ville qui s'avèrent prohibitifs pour de nombreuses familles modestes ; et par l'origine, avec des concours ouverts aux élèves de classes préparatoires, eux-mêmes sélectionnés sur dossier en vertu - notamment - de leur lycée d'origine. Notre enseignement supérieur est donc très inégalitaire, emprunt d'élitisme et moteur de la "reproduction sociale". Pire, les principes qui régissent l'Université la condamnent à subir cette concurrence sans moyen d'y répondre et de jouer son rôle d'ascenceur social en offrant à ses étudiants des perspectives d'avenir équivalentes à celles des écoles.Telle est bien la question soulevée par DSK : comment développer l'attractivité des facs pour qu'elles représentent un véritable choix pour les meilleurs étudiants (et non une solution de repli) tout autant qu'un vivier d'excellence pour les entreprises ?

Evacuons d'entrée de jeu les faux-débats et mauvais procès : nous autres sociaux-démocrates ne sommes pas de ceux qui crient à la démagogie face à l'objectif de 80% de bacheliers, ni partisans d'une sélection à l'entrée de l'université. L'élévation du niveau global de formation - qui est réel quoi qu'en disent les polémistes - n'est pas simplement un impératif économique : il est la condition de "l'émancipation", du droit de chacun à choisir librement son destin. Cela n'exclut pas la responsabilité des pouvoirs publics de donner à tous les moyens d'occuper un emploi, et nécessite de corriger les échecs du système par de grands chantiers tant dans l'information sur l'orientation que sur des passerelles offrant un véritable "droit à la deuxième chance", dans une logique de gestion prévisionnelle des compétences. Mais cela n'interdit pas davantage de donner aux établissements universitaires davantage de liberté pour définir les objectifs, moyens et contenus de leur périmêtre pédagogique, pour leur permettre de proposer une offre de formation plus différenciée, plus adaptée aux besoins professionnels et en définitive, des avantages concurrentiels pour leurs étudiants sur le marché du travail.

Je crois pour cela en la nécessité de décentraliser la gestion de l'enseignement supérieur public. D'abord parce que pris au piège d'arbitrages budgétaires plus politiques que liés aux réalités du terrain, les facs sont (et singulièrement sous les gouvernements de droite), le maillon le plus pauvre de la chaîne éducative. Ensuite parce que, tant pour affronter la mondialisation que pour des considérations de développement durable, l'attractivité de nos territoires doit être au coeur de notre projet économique, les universités devant naturellement prendre toute leur place dans les stratégies des régions en la matière. Nous pouvons d'ailleurs nous enorgueillir du bilan de la gauche en la matière : le redéploiement des implantations universitaires dans le cadre du plan "Universités 2000" a d'ores et déjà contribué à la dynamisation des villes moyennes tout en représentant un progrès social considérable pour les familles éloignées des grandes villes. Et si je veux préserver cette égale capacité de tous à suivre des premiers cycles universitaires généralistes et à reconnaissance nationale, je crois que nous devons ouvrir le débat sur la spécialisation et la professionalisation des deuxièmes et trosièmes cycles. Le dialogue avec les partenaires sociaux sur les objectifs professionnels des diplômes, l'ouverture du corps enseignant à des intervenants de l'entreprise,  la généralisation des stages obligatoires dans les cycles diplômants sont autant de moyens de faire du tissu économique régional le débouché naturel de chacune de ces universités. Il ne s'agit bien évidemment pas de les transfrormer en sous-traitante qui se substitueraient aux entreprises pour dispenser des "formations-maison" ou mener leurs programmes de R&D, et toute la responsabilité des conseils scientifiques universitaires sera alors de trouver le juste équilibre entre l'impératif de former des "généralistes de haut-niveau" capables de s'adapter aux mutations de leurs métiers, et celui de participer utililement au développement économique de leur bassin d'emploi.

Reste alors la question des financements. DSK a indiqué très clairement que les facs devaient rester publiques, et leur décentralisation ne pourra se faire sans le transfert des moyens financiers correspondants, ne serait-ce que pour garantir une péréquation dans assurant un minimum de solidarité entre les territoires. Mais l'on sait déjà que cela ne suffit plus, et nous devons laisser les régions explorer sans tabou de nouvelles possibilités. Il ne me semble pas illégitime de demander aux entreprises de participer au financement des filières universitaires qui contribuent à leur compétitivité, notamment par le "parrainnage" de programmes de recherche. D'autres proposent de développer la solidarité entre générations en demandant aux diplômés de rembourser - après plusieurs années d'expérience professionelle et sous conditions de revenus - une partie des investissements consentis pour leur formation. D'autres pistes restent certainement à inventer et à creuser, et le rôle d'une campagne électorale est précisément d'amener la société à en débattre. Etre de gauche aujourd'hui, ce n'est pas camper sur des positions de principe, ni se nourrir de formules pré-fabriquées. C'est accepter une obligation de résultats et proposer des solutions concrètes, efficaces économiquement et justes socialement, pour y parvenir. Tel est précisément le rôle que revendique Dominique Strauss-Kahn dans cette campagne.

Publié dans Société

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Alice 27/09/2006 14:10

Encore un billet qui pose bien les problèmes, qui hiérarchise les questions. Je vais donc faire dans un nouveau un renvoi vers ton site à ceux qui nous interpellent sur la question du "dynamitage des facs".

Fred 28/09/2006 14:13

Pour information, DSK a relancé le débat sur son blog : http://www.blogdsk.net/dsk/2006/09/lavenir_de_luni.html

olivier (autourdesmatins) 25/09/2006 16:56

Ce qui me gène dans l'expression "dynamiter les facs" c'est qu'on en rajoute une fois de plus sur la violence anti-institutionnelle, et qu'on s'en prend symboliquement au parent pauvre...
Reste que je suis d'accord... avec tout le reste.

lenormand 23/09/2006 16:57

Si vous voulez en savoir un peu plus sur la réalité du chômage, allez donc voir ...
ce siteActuchômage : Le premier portail d'information et d'échange sur le chômage et l'emploi.http://www.actuchomage.org
et celui-ciTravail, chômage et choix de société : L'importance du travail et du chômage résultent d'un choix de société. http://travail-chomage.site.voila.fr/index2.htm
et aussi celui-làInter emploi : Le numéro vert des demandeurs d'emploi. http://www.inter-emploi.org
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et pourquoi pas, dans un domaine un peu différentLa chute du capitalisme : une question financière (nombreuses sources us).http://20six.fr/aurelianobuendiaen commençant icihttp://20six.fr/aurelianobuendia/archiveofmonth/2005/03/00pour mieux comprendre.