En réponse à "Bloïc"

Publié le par Fred

Personnage bien connu de la blogosphère française, Loïc Le Meur (surnommé "Bloïc" ou le "pape des blogs" dans les médias) en est incontestablement l'un des plus influents. Dirigeant de la société Six Apart qui édite notamment le logiciel Typepad et héberge de nombreux blogs personnels, professionnels ou politiques, on lui doit notamment d'avoir convaincu la fine fleur de la classe politique française (de Bayrou à DSK en passant par Lang ou Copé) de l'intérêt de ce nouveau canal médiatique et de ses dérivés, comme les podcasts (celui qu'il a réalisé de Nicolas Sarkozy a d'ailleurs largement contribué à la notoriété du procédé). Comme de nombreux bloggueurs, Loïc est régulièrement amené à s'exprimer sur des questions politiques dès lors que celles-ci touchent aux sujets qui le concernent. Et comme de nombreux "petits patrons", cela l'a notamment amené à critiquer vivement les 35 heures ou à défendre le CNE et le CPE. Mais jusqu'à présent, et par considération envers ses nombreux et divers clients, Loïc avait toujours refusé  de prendre position en faveur de telle ou telle personne ou parti politique. C'est désormais chose faite avec la publication d'un billet intitulé "Je voterai pour Nicolas Sarkozy". C'est bien évidemment son droit le plus strict...  le mien est de penser qu'en justifiant ce choix par son désir de construction d'une "société de créateurs", il se trompe de chevalles lecteurs les plus assidus de "Et Maintenant ?" savent que c'est également l'un de mes dadas, non seulement parce que j'ai moi-même tenté l'aventure de la création d'entreprise, mais aussi parce que je pense que le manque de compétitivité de l'économie française tient moins à des questions de coût qu'à la faiblesse de nos investissements. Mais je crois plus encore que le libéralisme anglo-saxon, qui domine la pensée économique mondiale et dont Sarkozy se veut l'importateur en France, est une terrible imposture.

Non Loïc, le modèle libéral ne favorise pas l'innovation. Jamais depuis 40 ans le niveau d'investissement des entreprises américaines n'avait été plus faible que l'an dernier, avec uniquement 14,5% de bénéfices réinvestis dans l'activité. A l'inverse, le montant des liquidités détenues par les 100 premiers groupes mondiaux a atteint le record historique de 1 100 milliards d'euros. Pour trouver une comparaison, l'impact sur l'économie mondiale serait équivalent (et même un peu plus faible) si l'ensemble des français placaient l'intégralité de leurs revenus en banque et renoncaient à toute consommation (qui représente aujourd'hui environ 950 milliards d'euros...). Cette préférence pour le court-terme, qui manifeste l'aversion du marché pour le risque, a été récemment expérimentée par Illiad, qui détient la marque Free. Présentant un plan d'investissement d'un milliard d'euro pour prendre un avantage décisif sur le marché de la fibre optique, l'opérateur telecom a vu sa valorisation boursière perdre 12% en une seule scéance... Est-ce ainsi que l'on entend préparer l'avenir ?

Non Loïc, le modèle libéral ne bénéficie pas aux créateurs. L'exemple de Free illustre la déconnection sans précédent entre les intérêts de l'entreprise et ceux de ses propriétaires-actionnaires. Si leur rôle est théoriquement de financer la création et l'investissement - et d'être naturellement rétribués en fonction du succès - il s'est largement inversé au cours des dernières années, alimentant le sentiment que la mission première d'un constructeur automobile (par exemple) serait moins de gagner des parts de marché en vendant des voitures que de financer des retraites en Floride... Croire que les créateurs en seraient les premiers bénéficiaires est terriblement anachronique : il y a bien longtemeps que ceux-ci ont été remplacés à la tête des grandes entreprises par une caste de gestionnaires, qui sont essentiellement nommés pour défendre l'intérêt des actionnaires, et qui prennent fort peu de risques personnels. Nombre d'entre eux (que même le medef nomme "brebis galeuses") n'hésitent d'ailleurs pas à s'en garantir financièrement sur le dos de l'entreprise qu'ils entendent diriger... Démagogique ? Peut-être. Mais aussi ô combien révélateur de l'état d'esprit qui anime la sphère financière...

Non Loïc, le modèle libéral ne revalorise pas le travail. Comment une telle idée reçue peut-elle perdurer lorsque la rémunération du travail baisse de 10 points en 20 ans dans le partage de la valeur ajoutée ? Comment ignorer que celui-ci est aujourd'hui considéré comme un coût, plus surement que comme une richesse ? Si c'est toujours le travail qui crée de la valeur, c'est sa dévaluation qui crée aujourd'hui le profit. Pour assurer un rendement de 15% lorsque la croissance mondiale ne dépasse pas les 5%, ce dernier est de plus en plus virtuel, reposant moins sur la création de richesses que sur la différence de niveau de vie entre zones de production et zones de consommation. Moins sur la motivation des créateurs que sur celle de ceux qui vendent les créations... Est-ce là un gage de progrès ?

Oui Loïc, je suis moi aussi pour une "société de créateurs". Mais je crois que se prétendre de leur côté en baissant leurs impôts est aussi pertinent que dire que l'on est pour les automobilistes en augmentant les vitesses ou en enlevant les ceintures de sécurité. L'idée de Sarkozy de créer des cours d'entreprenariat à l'université est intéressante, mais quel crédit lui accorder si l'on réduit les dépenses d'éducation ? Dire que l'on finance les intérêts des prêts est séduisant, mais les banques vont-elles prendre plus de risques pour autant ? Non, car c'est le système économique tout entier qui joue aujourd'hui contre la création. Face au désinvestissement du marché, il faut restaurer la politique économique, et non pas la détruire. Oh, certes pas en revenant à la planification - je crois moi aussi que seule l'initiative et l'intérêt sont les moteurs du progrès - mais en pesant par l'incitation sur les comportements économiques. Il nous faut un cadre fiscal qui favorise les entreprises qui investissent et les placements productifs plus que la spéculation, des fonds de capital risque pour se substituer aux banques lorsque l'intérêt technique et économique l'impose, un niveau de formation plus élevé, une politique salariale qui rétribue le travail à la juste valeur des richesses qu'il produit, une contractualisation sur objectifs entre créateurs et pouvoirs publics décentralisés, des politiques volontaristes de recherche-développement dans les réseaux, la biologie, l'énergie, l'environnement ... etc... Autant de propositions que je t'invite à découvrir sans préjugés, mon cher Loïc, dans le projet socialiste.

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