polémiques de rentrée

Publié le par Fred

Placée sous le signe des petites phrases et de la polémique, cette semaine de rentrée nous propose deux sujets de reflexion qui méritent à mon sens plus que des jugement de principe ou à l'emporte-pièce... Le premier concerne l'invitation des "squatteurs de Cachan" au match de football France-Italie par Lilian Thuram et Patrick Vieira ; le second, la question de la carte scolaire.

Je n'ai pas assez suivi (étant à l'étranger) les épisodes précedents de "l'affaire" de Cachan pour me permettre de porter un jugement sur les responsabilités des uns et des autres. Mais je voudrais néanmoins souligner deux points qui me gènent dans la communication gouvernementale à ce sujet. Le premier, le plus fondamental, c'est l'assimilation systématique de cette "affaire" à la seule question de l'immigration clandestine. Interrogé dimanche sur ce dossier par Claire Chazal, Nicolas Sarkozy eut pour seule réponse que "ceux qui sont en situation irrégulière seront expulsés". Il n'avait pas réagi autrement lors des incendies de deux immeubles insalubres parisiens en jugeant (de mémoire mais l'idée est bien celle-là) que leurs habitants ne seraient pas morts s'ils n'avaient pas immigré clandestinement. Cette posture de communication n'est pas simplement fausse ; elle est aussi dangereuse. Fausse, parce que si les "sans-papiers" sont contraints à des conditions de logement souvent illégales et indignes, ils sont loin d'être les seuls dans ce cas. Les hommes et femmes du gymnase de cachan sont d'ailleurs pour beaucoup en situation régulière, voire même Français. Fausse, parce que cette présentation orientée des faits escamote des questions pourtant essentielles : la pénurie de logements sociaux, l'explosion des loyers dans le parc privé et la discrimination pratiquée lors de l'accès au logement. Dangereuse, surtout, parce que la réduction des problêmes sociaux (le logement, l'emploi, la sécurité...) à une cause unique migratoire est un ressort classique de l'extrême-droite, et que le manichéïsme sarkozyste d'une France faite de "ceux qu'il faut protéger" et de "ceux dont il faut se protéger" est de nature à diviser prodondément le pays.

La mise en cause de footballeurs utilisant leur médiatisation dans le champ politique peut paraître plus anecdotique. On peut bien sûr regretter le statut de "faiseurs d'opinion" qu'ont acquis les stars de notre société d'image. Mais je regrette surtout que cette médiatisation soit devenue incontournable pour que nos regards se tournent vers les problêmes du monde. Y'aurait-il eu des restos du coeur sans la campagne lancée par Coluche sur Europe 1 ? Lui auraient-ils survécu sans les "enfoirés" ? La cartographie du gênome serait-elle achevée sans le Téléthon ? Sans doute pas. Jamais pourtant, ces interventions "médiatiques" n'ont été critiquées par le politique, qui y voit un moyen pratique de se désengager d'actions qui devraient relever de sa responsabilité. Elles sont au contraire le plus souvent encouragées et récompensées, non d'ailleurs sans arrières-pensées... Cette même équipe de France de football n'avait-t-elle pas été mise à contribution pour une association de Bernadette Chirac ? L'initiative de Lilian Thuram se situe dans la continuité de ces démarches citoyennes : il entend apporter un peu de plaisir à des personnes en situation difficile. Cela n'a rien d'exceptionnel : les clubs et stars du foot invitent fréquemment des gamins de banlieue, des chômeurs ou des malades sans que cela ne soit médiatisé. Ce n'est donc pas le principe, mais bien le sens politique de son choix qui est ici attaqué. Car en acceptant de considérer qu'un squatteur ou un immigré, quelque soit par ailleurs le degré d'illégalité dans lequel il se trouve, est au moins autant victime que coupable dans sa situation, il s'oppose à cette dérive dangereuse de simplification manichéïste.

L'autre grande polémique de la rentrée, sur la carte scolaire, semble devoir diviser aussi bien la gauche (Royal vs. Hollande) que la droite (Sarkozy vs. Villepin), ce qui en soi, est le signe qu'elle mérite attention. En premier lieu, pour souligner que la préoccupation de parents soucieux de proposer à leurs enfants un cadre éducatif de qualité n'a pas à être critiquée. C'est bien au contraire leur rôle, et c'est ainsi qu'on doit le comprendre. Il n'en est pas moins sujet à de criantes inégalités. Dans les quartiers populaires, où le risque est supérieur de rencontrer un niveau général des élèves plus faible et des actes de délinquance précoce, les familles sont légitimement plus tentées d'incrire leurs enfants dans une école privée que dans les quartiers plus aisés, où l'environnement scolaire demeure heureusement préservé. Nous ne pouvons pas accepter une école à trois vitesse qui soit une machine à fabriquer de la reproduction sociale, avec une éducation gratuite et de qualité dispensée dans les centre-villes, des familles modestes consacrant d'importantes sommes d'argent à l'éducation de leurs enfants pour éviter le déclassement, et des établissements périphériques où se ghettoiseraient l'ensemble des problèmes de ceux qui n'ont pas les moyens d'y échapper.

La suppression de la carte scolaire, sensée casser le lien organique entre le monde éducatif et le territoire dans lequel il s'inscrit, serait toutefois à mes yeux un remède pire que le mal. Car à n'en pas douter, la "liberté" invoquée par Ségolène Royal ne ferait pas longtemps illusion : tous les parents voudront inscrire leurs enfants dans les meilleurs établissements, qui n'auront pas la place pour les accueillir. On risque donc de renverser la table, avec un système où les parents ne choisiraient pas davantage, mais où à l'inverse ce sont les établissements qui devront sélectionner les élèves. Selon quels critères ? Dans quel objectif ? Ne verrait-on pas - comme c'est  déjà le cas pour les classes préparatoires où l'on "choisit" 3 lycées par ordre de préférence - les meilleurs éléments retenus par les classes les plus côtées ? On abaisserait ainsi l'âge de l'entrée dans un secteur "compétitif"... peut-être pour le plus grand bien des meilleurs élèves, mais sûrement en creusant encore davantage les inégalités de destin.

Si notre société doit récompenser le mérite pour favoriser les initiatives qui la font avancer, je pense - et je rejoins ici DSK - que la justice nous commande de donner à chacun des capacités comparables à l'expression de ce mérite. Tandis que la réussite se confond dans la prime enfance avec les privilèges de la naissance, le rôle de l'éducation doit donc être de compenser les inégalités de départ, en donnant plus à ceux qui ont davantage de besoins. Les élèves des quartiers difficiles doivent ainsi être mieux encadrés, avec des classes plus petites, davantage de libertés accordées aux maîtres pour personnaliser l'accompagnement, et des incitations permettant d'attirer les enseignants expérimentés là où ils sont nécessaires. Mais au delà, on voit bien ici que l'école n'est que le miroir de difficultés sociales qui lui sont étrangères. Rien ne sera réglé si l'on se contente de donner aux jeunes les moyens de fuir les quartiers difficiles. Il faut au contraire qu'ils puissent y vivre leur réussite, et construire pour cela une véritable mixité sociale. Les solidarités entre territoires doivent ainsi être développées, et l'objectif de juste répartition du logement social, des services publics et du tissu économique poursuivi. Ségolène Royal parle d'une suppression de la carte scolaire "dans un monde idéal" ? Alors concentrons-nous d'abord sur la poursuite de cet idéal de mixité territoriale, qui doit rassembler l'ensemble des socialistes. Et oui, si nous réussissons ne serait-ce qu'à atteindre ce seul objectif, alors il sera temps d'entamer des débats - légitimes même s'ils nous divisent - encore malheureusement prématurés.

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Florent 27/09/2006 12:29

Parce qu'on ne pense pas que la mise en concurrence des écoles soit le garant de l'amélioration de l'éducation ?En bref, parce qu'on est de gauche ?

Jean-Pierre 23/09/2006 13:45

Et bien, moi, je réclame haut et fort la liberté pour les parents d'inscrire leurs enfants dans l'école dans leur choix. Non seulement parce c'est un droit fondamental, à mes yeux, mais aussi pour contraindre les établissements scolaires médiocre à améliorer leur offre éducative et réclamer bien fort, là aussi, une liberté de gestion (financière et éducative) indispensable. Vos propositions sur ce plan montrent leurs limites depuis longtemps déjà. Pourquoi persister ?

buline 08/09/2006 14:33

Moi ce que j'aime avec tes articles c'est leur bon sens : analyse juste, pas enflammée, sens de la synthèse. Quand est-ce que tu commences ta carrière politique ? Tu es un super leader...