Parlons de sécurité...

Publié le par Fred

"Chasser sur les terres du Front National n'est pas seulement loisible, mais c'est nécessaire si l'on veut l'on déloger". C'est en ces termes que Jacques Julliard a défendu les propositions sécuritaires de Ségolène Royal dans un journal, le Nouvel Obs, qui fustigeait voila quelques semaines le rapprochement sémantique de Nicolas Sarkozy avec les slogans lepénistes de la France que l'on aime où que l'on quitte... De son côté, Julien Dray a rappelé que le PS devait faire preuve de fermeté dans ce domaine qui l'a fait perdre en 2002... Je crois à l'inverse que l'affichage de la sécurité comme tête de gondole de notre campagne serait une grave erreur pour la gauche et pour la France. D'abord, je n'estime pas que les idées soient moins dangereuses que les hommes qui les portent et que ce serait "défendre la République" de recycler les positions que nous combattions hier. Cela conduit au contraire à la banalisation et à la respectabilité de l'extrême-droite, dont je pense qu'elle a été la seule gagnante de la précédente campagne, qui a vu le plus mauvais score présidentiel d'un président sortant et l'élimination prématurée d'un premier ministre longtemps favori des sondages. Enfin, la mise en avant de sujets aussi passionnels tend à occulter les questions économiques qui sont aujourd'hui centrales dans les préoccupations des Français (emploi, précarité, mondialisation, retraites, dette...), où l'on a vu que l'absence de débat privait le gouvernement de toute légitimité pour agir.

Mais si ce sujet ne doit pas être le coeur de notre campagne, il ne saurait être négligé par notre action. La sécurité est en effet un des droits fondamentaux sur lesquels les inégalités sont les plus fortes, et il nous faut tirer les leçons du passé (de nos propres échecs comme de ceux de la droite) pour le garantir effectivement. Loin de partager l'analyse ségolienne d'un "manque de fermeté" (rappelons qu'Amnesty International fait etat pour la France de pratiques policières "brutales" et "discriminatoires"), je pense que le principale erreur du gouvernement a été de combattre le "sentiment d'insécurité" avant l'insécurité elle-même, repoussant la délinquance dans les quartiers populaires périphériques selon une stratégie de "containment" : on compte aujourd'hui 1 policier pour 600 habitants en banlieue, contre 1 pour 140 en centre-ville ! La première priorité doit être de redéployer les effectifs pour qu'ils soient concrètement en mesure de faire respecter la loi. Mais si une présence permanente dans les quartiers les plus sensibles est nécessaire, elle est aujourd'hui compliquée par l'accentuation des tensions entre les forces de l'ordre et les habitants, en particulier les jeunes. Ce redéploiement devra donc faire l'objet d'une vaste concertation entre police, élus locaux, associations de quartier et travailleurs sociaux pour en définir les modalités et faire oeuvre de pédagogie sur les objectifs, qui doivent être non la stigmatisation, mais la protection de ces habitants et de cette jeunesse, en luttant en priorité contre les trafics organisés et les atteintes aux personnes.

Ceux-ci ne pourront être remplis qu'en regagnant la capacité de sanctionner effectivement les délits. Cela suppose de repenser la place de la prison dans notre société, qui n'est plus aujourd'hui en mesure de réinsérer les délinquants mais est au-contraire une école de la récidive. Le respect du numerus clausus, engagement de DSK, doit nous permettre d'assurer aux détenus des conditions de vie acceptables et de les accompagner pour préparer leur retour à la vie sociale. Il passe par l'accroissement des moyens humains de la justice pour limiter les durées de détention provisoire, qui elle-même doit redevenir une exception liée à la dangerosité supposée du prévenu et non un confort pour protéger l'instruction. Et par le développement de sanctions alternatives, telles que l'assignation à résidence contrôlée par bracelet électronique pour les détenus fait preuve de leur capacité de réinsertion, ou les travaux d'intérêt général pour les primo-délinquants. La marge de manoeuvre du juge doit être développée pour lui permettre de s'adapter à chaque situation individuelle, en mettant à sa disposition des sanctions dissuasives, effectivement privatives de libertés pour chaque délit, mais qui anticipent "l'après" dès la condamnation.

Peut-être la gauche a-t-elle pêché par dévalorisation de la répression. Celle-ci est nécessaire dans une société fondée sur la responsabilité individuelle, où chacun est libre de franchir la frontière entre légalité et illégalité, mais où chacun doit assumer les conséquences de ses actes. Mais l'on ne peut faire l'économie de la réflexion sur les motivations de ces choix, car nulle sécurité ne sera durablement assurée si l'on ne s'attaque pas aux causes du mal. Deux combats doivent en particulier être menés. le premier, c'est le combat contre les discriminations : comment valoriser l'insertion par le travail si celui-ci reste inaccessible à une population coupable de ne pas vivre à la bonne adresse ou de ne pas avoir la bonne couleur de peau ? Comment donner le goût des études là où le petit dealer de quartier à un meilleur statut social que celui qui a un bac+5 ? Le marché du travail doit lui aussi être responsabilisé en internalisant le coût social de ces discriminations et en sanctionnant plus efficacement ces pratiques. Le second, c'est le combat pour la mixité sociale. On ne peut plus tolérer l'existence de zones où la faiblesse des moyens financiers empêche de répondre à l'accumulation des difficultés sociales. Il nous faut une ambitieuse politique de solidarité urbaine pour mieux répartir ces problèmes afin de mieux les combattre. Ce n'est pas en frappant les familles au portefeuille qu'on leur apprendra le métier de parents : c'est en leur permettant de travailler à moins de deux heures de transport quotidien pour être plus présents. Mixité en centre-villes donc, mais également en banlieues, où le retour des classes moyennes passe par la réhabilitation du logement et la réappropriation de la ville par les services et commerces de proximité. Cela ne sera ni simple ni rapide ; ce ne sera même sans doute pas suffisant, et c'est pourquoi l'on doit envisager de créer de nouvelles villes, dans ce même esprit de mixité permettant aux habitants de vivre et de travailler à proximité de leur domicile. Notre spécificité de gauche est de vouloir en priorité porter ces débats, la sécurité ne pouvant être comprise hors de son contexte social.

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Thibaut 09/07/2006 17:33

C'est cette vision de la sécurité que doit défendre la gauche, s'attaquer aux racines du mal pour l'inhiber...

Florent 23/06/2006 11:24

Tout pareil, excellent billet.
On a completely different matter, on attend de vos nouvelles :)

alice 23/06/2006 00:10

Fred, rien à redire, sauf un immense bravo. Je vais conseiller très fortement la lecture de ce billet dans la note que je prépare actuellement et qui sera intitulée "Immigration, intégration, expulsion (3)".