La gauche et la "valeur travail"

Publié le par Fred

Je me trouvais le week-end dernier dans ma belle-famille qui se trouve être de droite… Un peu par foi religieuse, beaucoup par tradition, mais surtout par position sociale : tous sont de petits entrepreneurs dans le secteur des loisirs (centres équestres, location de salles, hôtellerie, chambres d’hôtes, colonies de vacances…). Et s’ils sont plus intéressés par leur travail que par la politique, c’est précisément leur rapport à cette « valeur travail » qui fonde leurs principaux griefs aux politiques de gauche : système social perçu comme favorisant l’inactivité, système fiscal défavorable aux revenus d’activité,  35 heures incarnant une civilisation des loisirs (qui les fait vivre par ailleurs, mais passons sur ce point...). Ces critiques ne sont sans doute pas totalement infondées, mais elles sont néanmoins très caricaturales, et reposant dans une large mesure sur l'utopie communiste d'un égalitarisme totalitaire. Or le socialisme, c'est à mes yeux tout le contraire...


Née de la révolution industrielle, la pensée socialiste se veut une réponse au nouveau mode d'organisation sociale qui l'accompagne, le salariat. Dans ce système, en effet, le travailleur vend la seule chose dont il est propriétaire : son temps, laissant au propriétaire de l'outil de travail le soin de décider de la meilleure façon de l'utiliser. C'est cette aliénation - au sens propre - que le socialisme vise à combattre en réalisant la maîtrise par le travailleur de son destin individuel. C'est donc une philosophie d'émancipation. Bien sûr, celle-ci passe par une reconquête de ce temps aliéné : les congés payés, le droit au repos hebdomadaire,à une enfance sans travail et à la cessation d'activité sont autant de combats emblématiques qui ne font aujourd'hui plus débat. Mais l'émancipation doit se réaliser avant tout dans le travail, par la capacité de peser sur le fonctionnement de l'entreprise. L'appropriation de l'outil de production est d'aileurs au centre de la pensée des socialistes utopiques qui comme Fourier ou Owen, pensent la convergence entre intérêt individuel du travailleur et intérêt collectif de l'industrie, et qui inspireront les mouvements coopératifs et mutualistes. La gauche au pouvoir a porté de nombreux progrès dans ce sens, comme les conventions collectives ou les lois Auroux. Cela passe également par le développement et la protection du "capital-travail" qui s'incarne dans la priorité à l'éducation et à la formation, mais aussi dans la protection sociale dont l'objet premier n'est pas la redistribution, mais la préservation de la force de travail, seul capital que le salarié doit pouvoir assurer (santé, chômage), de la même façon que le capitalisme assure ses biens mobiliers et immobiliers.

A contrario, je vois mal comment cette "valeur travail" serait à même de s'incarner dans l'évolution récente d'un système libéral aujourd'hui défendu par la droite. La mondialisation de la sphère financière a totalement déconnecté les notions de propriété et d'activité, de telle sorte que les véritables détenteurs de l'entreprise n'en poursuivent plus le développement. La valeur ajoutée s'est elle déplacée des activités de production vers celles de distribution, et ne repose plus uniquement sur la valeur du travail de transformation. Elle apparaît artificiellement par le décalage de niveau de vie entre zones de production et zones de consommation, lorsqu'elle n'est pas totalement virtualisée : le marketing hiérarchise aujourd'hui grandement les valeurs attribuées à deux produits équivalents... La conjugaison de ces phénomènes conduit à une dévalorisation du facteur travail (sa rémunération d'ailleurs perdu 10 points au sein de la valeur ajoutée en 20 ans), mais aussi du capital productif (investissement) face aux exigences de rentabilité à court-terme. L'instrumentalisation par la droite - au nom de la "valeur travail" - des divergences d'intérêt entre entrepreneurs et salariés (sur le temps de travail ou la flexibilité) n'est en réalité qu'un leurre qui masque l'essentiel : ces populations sont également menacées par un système économique qui valorise "l'avoir" avant "le faire".

 

J'ai souvent dit et écrit que la mission de la gauche du 21e siècle serait paradoxalement de sauver l'économie de marché en la protégeant d'elle-même. Il lui faut replacer le travail au coeur d'un modèle économique qui ne sera durable que dès lors que la création de valeur repose effectivement sur des richesses produites. Cela repose sur cette nouvelle lecture du monde où la "lutte des classes" entre ceux qui vivent des revenus du travail et du capital s'exprime de moins en moins au sein de l'entreprise, mais de plus en plus entre l'entreprise et la sphère financière. Cela passe, comme le prévoit le projet socialiste, par l'ambition de réorienter le partage des profits vers les investissements qui créeront la croissance et le travail de demain. Mais au delà, cela doit nous conduire à une réconciliation avec l'esprit d'entreprise, que notre volonté émancipatrice doit rendre accessible à tous. Nul ne doit naître patron ou employé, mais chacun doit avoir les mêmes chances de construire son destin professionnel, de choisir la voie qui corresponde à son tempérament et à ses aspirations. Tel est l'enjeu de la sécurisation des parcours professionnels, de la réalisation de "l'égalité réelle" ou de la lutte contre toute forme de discrimination. Tel est le coeur du contrat que nous proposons aux français.

Publié dans Economie - Social

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Arnaud 15/06/2006 14:25

Bonjour,
N'ayant pas trouver votre mail, je me permet de te le laisser en commentaire. Vous trouverez ci-joint un communiqué de presse du groupe socialiste au Sénat, une dépêche AFP ainsi que la proposition de loi relative à la définition du courrier électronique professionnel. Ces informations font l’objet d’un blog qui vient d’être mis en place par François Marc, sénateur du Finistère : http://www.francois-marc.com/blog. L’objet est d’utiliser le numérique pour débattre d’une question elle aussi numérique.
Administrateur de ce blog, je souhaite en faire la publicité afin que cette proposition et ce blog soient repris par le plus grand nombre de blogs politiques pour créer un véritable débat, un laboratoire de la démocratie participative dans le processus législatif.
En conséquence, si tu le souhaites en faire une note, créer un lien… n’hésite pas à me le faire savoir. Je compte sur ton soutien.
 
Salutations électroniques,
Arnaud Sanchez (Groupe Socialiste Sénat)
06.24.48.29.88
Sanchez.arnaud@wanadoo.fr
 
http://francoismarc.typepad.fr/blog/files/TexteFinalPPL.doc
http://francoismarc.typepad.fr/blog/files/blog_fm.doc
http://francoismarc.typepad.fr/blog/files/cdeppplcourrier_lectronique_professionnel_131.06.06.doc

Florent 12/06/2006 18:42

Quelques pistes intéressantes et allant dans ton sens dans le livre de Baumel " Fragments d'un discours réformiste"  

Solidarites et Libertés 10/06/2006 09:28

Bonjour, je vous propose de faire un petit tour sur mon blog où je fais des propositions pour tenter de réduire le chomage et de remettre la valeur travail au centre des préocupations.
http://solidaritesetlibertes.over-blog.com
Merci
Devaux Stéphane