Le "Non"... 90 ans après...

Publié le par Fred

2095. Le monde est coupé en deux : d'un côté, le "Village" regroupe l'ensemble des riches métropoles d'occident et d'Asie en un ensemble hyperconnecté, où la frontière entre réel et virtuel n'est plus qu'une question d'appréciation, et où le travail est devenu le loisir d'une élite intellectuelle excellant dans les sciences, le droit ou les finances. De l'autre, le "Veld". Dans l'anarchie qui a suivi la chute des régimes corrompus d'Afrique et d'Amérique latine, les terres et leurs habitants ont été "rachetés" par des multinationales qui les exploitent au nom de leur subsistance. Au coeur du système, les Nations Unies exercent un pouvoir fantoche où les élus sont contrôlés par "l'Instance", chambre consultative des conglomérats industriels qui assurent aux uns leur prospérité et aux autres, leur survie.  Mais devant ce pouvoir aussi absolu qu'insideux se dresse le dernier rempart de la prééminence de l'être sur l'avoir, du droit des hommes sur le droit des marques, la Fédération Européenne. Cet avenir, c'est celui que développe Serge Lehman dans F.A.U.S.T, lauréat en 1997 du grand prix de l'imaginaire. Profondément marqué par ce roman -comme j'imagine on peut l'être à vingt ans - je continue d'y puiser l'idée que je me fais de l'Europe.  Dernier grand projet collectif après la chute des idéologies, elle ne peut avoir d'autre ambition ni d'autre devoir que celui de peser sur le destin du monde et de lui proposer un autre modèle de développement que celui de la fuite en avant individualiste. Son histoire, ses valeurs, sa diversité forgent une identité originale qui l'y prédestinent.


On a pu trouver mille cause à la victoire du "non". Dans le contexte politique national, la violence des effets de la mondialisation libérale, l'opacité de la politique européenne, la fragilité de notre modèle social face aux pays de l'est et à la Turquie, et bien évidemment dans le texte de ce traité lui-même. Mais je crois que si la France a dit "non" à l'Europe, c'est d'abord parce qu'elle ne nous fait plus rêverObsolètes les promesses de paix, envolés les espoirs de prospérité, oubliée la formidable machine à transformer les pays sortis du totalitarisme en démocraties exemplaires (Espagne) et les pays agricoles en économies résolument modernes (Irlande)... En une petite décennie, l'Europe que nous avons construite ne semble plus que le prolongement de nos égoïsmes nationaux, le bouc émissaire de notre stagnation économique et le petit adjuvant d'une mondialisation qui détruit nos modèles sociaux.


Bien sûr, ces procès d'intention sont largement injustes et nul ne peut imaginer où en serait la France sans l'Europe. Mais au-delà d'un déficit de communication, c'est bien de ce manque d'ambition dont souffre aujourd'hui le projet européen. J'ai soutenu le projet constitutionnel parce que j'y voyais une étape importante vers l'union politique et l'outil qui nous permettrait de renouer avec le volontarisme. D'autres à gauche, ont défendu l'idée que seul un électrochoc pouvait remettre l'Europe sur ces mêmes rails. Le peuple a tranché... Mais le problème reste entier. Certains, parmi mes camarades qui ont rejeté hier le traité, pensent aujourd'hui possible de le remettre en selle dans une version remaniée. Ce serait une bien maigre réponse aux scandales qu'ils dénonçaient et au choc qu'ils ont contribué à créer... Je crois que ce traité est mort, et que la question institutionnelle ne pourra être à nouveau posée que dès lors qu'elle s'adressera à un peuple européen, et celui-ci n'existera que par son adhésion à un projet collectif. C'est pourquoi je crois que la relance ne peut passer que par la politique, et singulièrement, par les gauches européennes. Il leur appartient de l'emporter nationalement pour construire ensemble le nouveau modèle de développement qu'elles n'ont pas eu l'ambition de porter lorsqu'elles étaient - entre 1997 et 2002 - majoritaires.


Ce modèle, c'est celui d'une économie qui place le développement humain au coeur de ses priorités. Qui fasse de la connaissance le moteur d'une croissance durable. Qui fonde la réforme sur la concertation et la négociation sociale. Qui défend le principe d'équité dans les relations commerciales entre le nord et le sud. Qui préserve l'équilibre de notre environnement et la qualité de notre cadre de vie. Ce modèle, c'est celui que l'Europe doit proposer au monde pour en redevenir le phare. Le fait d'avoir rejeté le traité nous a mis sur un chemin moins rapide et plus hasardeux. Mais nous devons au peuple de l'explorer pour en faire un chemin plus constructif. Le fait d'avoir soutenu le traité constitutionnel ne nous exonère pas de notre devoir de démocrate : faire en sorte que le peuple, en définitive, ait eu raison.

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Adrien 31/05/2006 20:35

"si la France a dit "non" à l'Europe"Rectifions : les Français ont majoritairement dit "non" au libéralisme pratiqué en Europe - c'est une nuance non négligeable. Cela veut dire qu'au moins une partie d'entre eux disent "oui" à l'Europe et peuvent s'entendre avec les autres europhiles de gauche.

Fred 12/06/2006 11:33

C'est bien là la position que je défends depuis le 30 mai 2005, et qui a fait l'objet de mon tout premier billet : http://etmaintenant.over-blog.com/article-428473.html