Inverser la dépendance territoriale

Publié le par Fred

Si je conteste violemment la pente ultralibérale suivie par la mondialisation, et dont les principales manifestations sont la subordination de la sphère industrielle à la sphère financière, l’inéquité des relations commerciales Nord-Sud et la mise en concurrence des normes sociales et environnementales, je n’appartiens pas pour autant aux « déclinologues » qui pensent que celle-ci soit globalement défavorable à la France. J’ai déjà eu l’occasion de rappeler les points forts de notre pays dans la compétition mondiale et son attractivité se confirme : D'après une récente étude du cabinet KPMG, le coût réel d'une implantation en France serait inférieur à ce qu'il est ailleurs en Europe... Notre pays se situe d'aileurs au 4e rang pour les investissements étrangers, représentant en 2005 plus de 600 entreprises et plus de 30 000 emplois. Au total, 1 français sur 7 travaille pour un employeur étranger, 3 sur 4 dans le privé travaillent au moins en partie pour l'exportation... Renoncer à toute ouverture internationale serait donc une erreur macroéconomique majeure, pour ne pas dire suicidaire, et les acquis que l'on entendrait préserver en faisant cela seraient vidés de toute substance.

Les répercussions de cette mondialisation peuvent cependant être, au niveau local, désastreuses. Plus le bassin d'emploi d'une entreprise est étroit, et plus il en est dépendant. Les conséquences d'une restructuration ou une délocalisation ne se limitent pas eux emplois directement détruits : elles déplacent des populations plus importantes (avec les familles qui suivent les salariés licenciés) et concentrent sur un territoire réduit des problèmes de chômage et d'endettement. Elles réduisent ainsi le pouvoir d'achat dans le bassin d'emploi, ce qui ne tarde pas à se répercuter sur les emplois induits, notamment dans le commerce. A terme se pose la question de la rentabilité des services publics, et le risque de voir des classes ou des bureaux de poste se fermer. Si l'on y prend garde, c'est donc le spectre de la désertification qui menace ces collectivités. Cela pose bien évidemment la question de la gestion prévisionnelle des compétences et de notre capacité à anticiper les mutations de l'outil de production pour faire entrer les salariés menacés dans une logique de "parcours professionnel" avant que ces problèmes ne se posent. Cela pose également la question de la fiscalité : comment mieux internaliser les coûts environnementaux et sociaux des délocalisations pour peser sur les leviers de la décision dans l'entreprise ? Cela pose enfin, et à mes yeux fondamentalement, la question de l'organisation territoriale de notre outil de production dans l'avenir.

Inverser la dépendance territoriale, c'est vouloir conditionner la réussite d'une activité économique à la richesse du territoire où elle se trouve, et non plus l'inverse. C'est l'ambition de transformer le paysage économique français avec une compétitivité fondée non plus sur la concurrence des territoires, mais sur leur spécialisation. En favorisant les synergies entre grandes entreprises, tissu industriel secondaire, recherche publique et privée et universités, les pôles de compétitivité mis en oeuvre par les élus locaux de tous bords participent de cette ambition. Mais ils ne le font que sur un mode élitiste qui a d'autres visées essentielles : entrer dans "l'économie de la connaissance" en tirant l'ensemble de la croissance par l'excellence de l'innovation. Je crois possible de "démocratiser" cette politique pour favoriser la "compétitivité-produit" au niveau de chaque bassin d'emploi et sur des activités plus menacées par la compétition internationale. Je formule ici 3 propositions, qui rejoignent lagement des propos déjà tenus sur ce blog (je m'en excuse auprès des plus fidèles d'entre-vous, mais c'est aussi une marque de cohérence) :

1. Professionaliser les petites universités

Lancé dans les années 90 pour démocratiser l'accès à l'université et effectuer des rééquilibrages entre métropoles et villes moyennes, le plan Université 2000 a permis de revitaliser le tissu économique de nombreuses villes de France en redistribuant la carte des implantations universitaires. Si je crois que cette politique est souhaitable en termes d'aménagement du territoire, il nous faut cependant nous interroger sur le rôle de la dispersion des savoirs sur le recul général de nos universités dans les classements mondiaux. Plusieurs de ces nouvelles structures sont parvenues à une synthèse qui me semble devoir être étendue comme principe : proposer l'offre de formation la plus généraliste possible dans le premier cycle, et opter pour des masters et doctorats résolument tournés vers les débouchés de l'économie locale, en y favorisant les synergies entre la formation universitaire et les entreprises.

2. Créer des pépinières d'entreprises à statut public.

Seules 3% des créations d'entreprises bénéficient aujourd'hui des facilités offertes par les "pépinières" et "incubateurs". Ces structures sont pourtant extrêmement utiles, sécurisant l'éclosion des jeunes entreprises par la progressivité des charges locatives (70% du prix du marché la première année, 80% la deuxième, 90% la troisième) et leur permettant de se concentrer sur leur coeur de métier en mutualisant les coûts de services communs : accueil, comptabilité, juridique, accès aux réseaux d'information... Je propose de densifier le maillage de ces structures par la création de pépinières détenues par les collectivités locales. Il s'agirait pour elles de mettre ces nouveaux outils au service de leur stratégie de développement économique, en y attirant et en y sélectionnant les projets sur des critères de création d'emploi, d'innovation technologique et de complémentarité avec le tissu économique local existant.

3. Contractualiser les aides des collectivités.

Il n'est pas nécessairement illégitime pour les collectivités de soutenir financièrement les grandes entreprises, notamment lorsqu'il s'agit de réaliser des investissements qui vont dans le sens de l'intérêt régional. Mais il n'est pas acceptable que la chasse aux subventions devienne un outil de mise en concurrence des collectivités, ni un chèque en blanc. C'est pourquoi je crois nécessaire de contractualiser ces aides dans un partenariat de long-terme. A défaut de respect de ce contrat (et à fortiori en cas de délocalisation), ces aides devraont être restituées à la collectivité pour financer les opérations de reclassement du site et de ses salariés.

Publié dans Economie - Social

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