Commémorationnite aigue

Publié le par Fred

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais entre la catastrophe de Tchernobyl, la mort de Coluche, celle de Gaston Defferre et la sortie de "37.2 le matin", je n'arrête pas de me dire que les journalistes n'ont pas dû chômer lors de ces quelques semaines d'avril-mai 1986. Et si l'on ajoute à celà les 150 ans de la naissance de Freud, les 75 ans de l'exposition coloniale, les 70 ans du Front Populaire, et les 25 ans de la victoire de Mitterrand et la journée pour l'abolition de l'escalavage, ceux d'aujourd'hui ont également du pain sur la planche pour traiter une actualité riche... mais quand même un peu refroidie. Un peu comme si notre société faisait une grosse poussée de commémorationnite aigue... C'est grave docteur ?

Ma première réaction serait au contraire de dire que c'est essentiel, car à mes yeux, il ne peut exister de furieuse modernité sans appropriation du passé. Combien de fois me suis-je fait railler par mes amis pour avoir revendiqué une identité bretonne, moi qui n'en parle pas la langue, suis un pur produit de l'école et de la culture française, et aspire au fédéralisme européen ? Combien de fois m'a-t-on expliqué que le régionalisme et le communautarisme étaient de profondes menaces pour l'unité d'une nation qui ne peut accepter en son sein qu'une seule identité, celles de citoyens ? Je pense que c'est là une idée fausse : une nation ne peut se construire sur la négation des passés et des trajectoires de ceux qui la construisent, mais à l'inverse sur son aspiration à un avenir collectif fondé sur des valeurs communes qui transcendent des différences assumées.

Comment ignorer que ce "vouloir vivre ensemble" est aujourd'hui mis à mal par l'impasse du modèle républicain qui, ne parvenant plus à nier les différences de l'immigration "visible", est incapable de l'associer à un avenir collectif. Particulièrement aigue dans des banlieues qui marquent l'échec de l'intégration culturelle comme économique, cette crise conduit aux deux extrêmes opposées que sont l'individualisme nihiliste et l'intégrisme. Ainsi, on peut considérer que le "devoir de mémoire" ait pour fonction de produire un consensus qui intégre des passés particuliers (esclavage, génocide arménien...) dans une histoire commune, tout en définissant les bornes de cet avenir collectif, soit par le refus (du totalitarisme, du colonialisme, de la peine de mort...), soit par l'adhésion (à l'Europe, à l'égalité des sexes, à la laïcité...).

Mais il y a dans l'excès de commémoration un risque de négation du présent. D'abord, en en créant des images qui figent les identités. On ne peut se contenter de définir l'identité juive sur la shoah ou l'identité noire sur l'esclavage, pas plus qu'on ne peut fonder de politiques sur la repentance. Un descendant de victime n'est pas plus une victime que le descendant de tortionnaire n'est un tortionnaire :  leur projection dans un avenir commun ne peut alors se construire que par le dépassement de ces images passées, et par l'acceptation d'une altérité qui se conjugue au présent. Ensuite, en pensant que le passé suffise à produire du sens. Dans "l'Immortalité", Milan Kundera décrit la scène de François Mitterrand au Panthéon comme dessinant avec trois roses (sur les tombes de Jaurès, Schoelcher, Moulin) le triangle dans lequel il veut être inscrit pour l'éternité... Combien de leaders socialistes a-t-on vu sur la tombe de Mitterrand ou commémorer le Front Populaire ? Mais l'avenir les jugera non sur la foi d'un passé dont ils se réclament, mais sur l'adaptation de leur héritage à un contexte moderne fondant une action nouvelle. Enfin, comme le dit le philosophe Henri-Pierre Jeudy, auteur du "désir de catastrophe", le "plus jamais ça" conjure le passé avec l'idée que le pire est derrière nous. Mais pour s'assurer que Tchnerbobyl, Hiroshima, ou la Shoah ne se reproduiront pas, il ne suffit pas de s'en souvenir... Il faut agir concrètement pour l'avenir, et pour cela avoir des débats qui brisent le consensus mémoriel.

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alice 08/05/2006 17:53

Pour ma part, j'aime bien en apprendre un peu plus sur les figures socialistes du passé, sur la manière dont s'est construit le parti socialiste. Je trouve en tous cas que çà rend fier "d'en être". On comprend aussi mieux les clivages historiques au sein de la mouvance socialiste.DSK a été honorer Léon Blum à la date anniversaire des 70 ans du front populaire.PS : je t'ai fait une réponse pour ton commentaire sur mon blog ;-) http://dsk29.blogspirit.com/archive/2006/05/06/segolene-ou-abstention.html