Le discours de la méthode

Publié le par Fred

Révélatrice des maux qui rongent la société française - crises de confiance, sociale, générationnelle et institutionnelle - la bataille du CPE aura au moins eu le mérite de briser le cou à une idée reçue : celle selon laquelle les français seraient  ne "croiraient plus en la politique". C'est en effet la troisième fois en moins d'un an, après le réfendum constitutionnel et l'explosion des banlieues, que les questions politiques (Europe, intégration, emploi) s'invitent à nos tables et dans nos bureaux, investissent  notre espace privé pour en devenir le premier centre d'intérêt, révélant une forte attente vis à vis des échéances à venir. Les esprits chagrins retiendront que chaque fois, le coq gaulois se replie sur ses fondamentaux et dans une posture de refus qui rendrait la France "irréformable". Je pense au contraire que la demande de changement est profonde, et que cette défiance est avant tout le rejet d'une méthode de gouvernement, qui consisterait à décider d'en haut ce qui est bon pour tous, sans et contre le consentement du pays réel. L'évolution de l'état de l'opinion face au CPE est un bon indicateur de ce rejet : alors que la mesure suscitait de profonds débats (qui recoupaient le traditionnel clivage gauche/droite) lors de son annonce, c'est bien le refus d'écoute et de dialogue avec les premiers concernées qui a discrédité la politique gouvernementale et contribué à la radicalisation et à l'extension du mouvement.


La gauche comme la droite partagent la responsabilité de ce gouvernement à la française qui montre aujourd'hui ses limites. Il repose en effet sur l'idée profondément ancrée selon laquelle "ce n'est pas la rue qui gouverne", qui consacre l'illégitimité de la société civile face à un pouvoir politique détenteur de "l'intérêt général". Ainsi en va-t-il de notre vision du syndicalisme, que l'on ne manque jamais de discréditer sur son absence de représentativité. Elle est réelle, mais difficilement comparable avec d'autres pays où les syndicats jouent un rôle de placement (Allemagne) ou d'accès à l'assurance chômage (Danemark)... On pourrait à ce petit jeu mesurer la représentativité des organisations patronales et des partis politiques, qui comptent 5 fois moins de membres que les syndicats, mais je crois au contraire qu'il faille briser cette spirale nihiliste. En refusant d'associer les partenaires sociaux au motif de leur illégitimité, on les condamne à une posture contestataire qui ne fait qu'accentuer ce manque de représentativité. En "entendant aussi ceux qui ne manifestent pas", Dominique de Villepin illustre à la perfection un système politique s'appuyant sur une illusoire "majorité silencieuse" qui ne disant mot, consent, et où en définitive les absents auraient toujours raison...


Les Français, de toute évidence, refusent ce "chèque en blanc" au politique et demandent à être davantage associés aux choix fondamentaux pour l'avenir de notre pays. Je pense qu'il nous faut oser le pari de cette démocratie participative en légitimant à priori ceux qui ont quelque chose à dire, dont le nombre ne croîtra qu'avec le sentiment d'être entendus et utiles : militants politiques, syndicaux, professionnels, collectivités territoriales, conseils de quartiers, ONG, associations culturelles, solidaires, familiales, de consommateurs...etc...  Leur légitimité ne repose pas sur leur nombre de "divisions" que sur leur qualité instrinsèque : à être dans le réel, on est déjà en grande partie dans le vrai. Cette démarche participative ne cherche pas à vider la politique de son sens, mais au contraire à la renforcer en créant davantage de lien entre le "pays légal" et le "pays réel", et en lui rendant sa vocation première : celui d'un état stratège qui oriente, fixe un cap et contrôle la réalisation de ses objectifs. Elle repose sur trois grands principes :


1. Un diagnostic partagé. La réforme n'est possible qu'à partir du moment où chacun est conscient de la nécéssité de la mener. Il revient pour cela aux differentes composantes de la société civile de faire remonter, dans les domaines qui les concernent, les points qui posent problème, ainsi que l'analyse de leurs causes et les perspectives d'évolution de ceux-ci. Encadré par la puissance publique, ce débat doit conduire l'ensemble des acteurs à partager un diagnostic et de poser les bases d'alternatives en vue d'alimenter la réflexion politique. 2. Un sens politique. Alors qu'il a longtemps été synonyme de progrès (temps de travail, état providence, participation...) le terme même de "réforme" est aujourd'hui connoté négativement, synonyme de sacrifices, sans autre justification que la "nécessité". Il en est ainsi qur les retraites, les déficits publics ou la flexibilité et il est évident que l'on ne pourra pas mobiliser le pays derrière des démarches vécues comme des régressions. Il faut donc lui redonner du sens, l'inscrire dans une dynamique de long terme, des objectifs et des engagements qui fondent autre un modèle de société. C'est le sens même de l'action politique que de concevoir et de défendre ces avenirs, et celui  du suffrage universel que de trancher ces choix   3. Une application pragmatique. La réforme est d'autant plus efficace qu'elle fait l'objet d'une réappropriation par les acteurs qui devront la mettre en oeuvre. Dans cette optique, il est souhaitable que la loi - qui doit fixer les objectifs, les moyens d'action et les calendriers de mise en oeuvre - reste suffisamment souple pour permettre une adaptation aux réalités du terrain, qui passe par un espace laissé au champ de la concertation locale, ou de la négociation sociale. Mais le pragamatisme, c'est aussi d'évaluer systématiquement les résultats de la réforme, et de rester à l'écoute de la société civile pour la faire évoluer et l'affiner.

 

A gauche aujourd'hui, nombreux sont ceux qui se réclament de cette démarche participative, qui a été consacrée par les "fabricca" italiennes. Bernard Kouchner a lancé des réunions thématiques avec les citoyens, Ségolène Royal lance des débats sur son site, le Parti Socialiste organise des rencontres entre se militants, des syndicalistes, professionnels et associatifs pour ses Etats Généraux du Projet (auxquels j'ai participé hier...). Tout cela est évidemment une bonne chose, mais ne doit pas rester au stade de la posture pré-électorale et du positionnement marketing. C'est une méthode de travail qui doit s'appliquer avant, pendant et après ces échéances, pour fonder un nouveau contrat démocratique, une nouvelle "gouvernance".

Publié dans Politique

Commenter cet article