Ne pas se tromper de congrès

Publié le par Fred

La semaine politique aura été pour moi particulièrement douloureuse. Fervent partisan de la démarche engagée par Pierre Moscovici que j'ai soutenue jusqu'à sa dernière heure, j'ai assisté impuissant à la mise en place du scénario de « guerre des chefs » que nous pensions devoir éviter à tout prix, avant de voir mes amis précipiter l'explosion de notre famille politique en ralliant l'une ou l'autre des motions avant même leur publication. Cruelle ironie de l'histoire qui voit les « strauss-kahniens » disparaître d'un échiquier socialiste qu'ils prétendaient rassembler, au moment même où pour la première fois, celui que nous avons soutenu il y a 2 ans apparaît aux yeux des sympathisans socialistes comme l'homme de la situation...

La crise traversée aujourd'hui par les gauches françaises et européennes me semble bien trop profonde pour ne pas prendre position dans ce congrès, dont nous n'avons cessé de souligner l'importance. Mais je voulais le faire en conscience, ayant pris le temps de la lecture. J'ai donc commencé par la motion A portée par Bertrand Delanoë - non par respect de l'ordre alphabétique mais parce que c'est majoritairement le choix de mes amis – pour comprendre rapidement que je ne pourrai pas la signer. Cette décision, plus que tout autre, mérite justification.


Je ne nie ni la sympathie que m'inspire le maire de Paris ni – et c'est l'argument de Pierre Moscovici – notre évidente proximité. L'offre politique qu'il développe m'est d'autant plus familière que nous l'avons construite ensemble, au sein de la majorité conduite par François Hollande. Mais à aucun moment ce texte ne me semble prendre la mesure des enjeux. A revendiquer la continuité – fut-elle modernisée et je ne dénigre pas les apports interessants – et à faire porter la différenciation sur le leadership, une conception du parti ou des stratégies d'alliance, on se trompe à mon sens de congrès. Comme s'il suffisait de refermer la page de 2007 sans avoir jamais compris le cataclysme de 2002 ; comme si l'on pouvait ignorer 3 présidentielles perdues, plus encore de défaites de la gauche en Europe, le renversement sociologique de notre électorat, le fossé grandissant avec le monde du travail, ou l'érosion continue du « total gauche » depuis maintenant vingt ans. Ce texte m'a rappelé le projet qui n'était « pas socialiste » de l'un de ses signataires, qui s'attachait à porter une vision de la France avant de dessiner les contours de la gauche.

Car tel est bien l'enjeu. Je refuse absolument le débat caricatural et mortifère dans le quel les médias nous ont enfermés depuis de nombreuses années, entre le « coup de barre à gauche » et le recentrage, entre l'archaïsme et la modernité, entre la protestation et la gestion. Accepter de se déterminer vis à vis de Bayrou ou de Besancenot, c'est renoncer à faire du parti socialiste le lieu où la gauche s'invente pour offrir une alternative résolue et crédible à la droite. La voie que nous avions tracée avec DSK pour surmonter nos divergences est celle du « socialisme du réel ». Un socialisme qui dépasse sa vision, parfois un peu romantique, de la réduction des inégalités pour comprendre et apporter des réponses concrètes aux causes de l'exclusion, du déclassement ou des discriminations ; un socialisme qui n'oppose pas politiques de l'offre et de la demande mais intègre pleinement la question du partage des richesses dans la nécessaire modernisation de nos outils de production ; un socialisme qui interroge l'évolution du monde, l'ouverture des frontières, la tertiarisation de l'activité, l'individualisation des carrières, le vieillissement de la population, ou la fragmentation territoriale pour adapter nos outils et refonder un nouveau pacte social. C'est ce souffle réformiste, qui rénove profondément notre grille de lecture de la société pour mieux poursuivre une ambition de transformation sociale, qui me conduit aujourd'hui à signer la motion D.

Martine Aubry, parce qu'elle incarne – souvent à son corps défendant - la conscience sociale du mouvement social-démocrate, m'apparaît comme un point de convergence à même de remettre collectivement le parti au travail. Pierre Moscovici a porté avec force cette exigence, comme nous avons défendu la nécessité de démocratiser les instances du parti, de l'ouvrir sur le monde intellectuel et le mouvement social, de préparer l'avènement d'une nouvelle génération de socialistes, ou de rechercher les voies d'une nouvelle union de la gauche sur la base de primaires. Je n'oublie pas que c'est parce que nous convergions sur ce cahier des charges - qui fut l'objet d'un accord entre Martine et Pierre en juillet - que nous n'avons cessé de rechercher le rapprochement de nos démarches. Bien sûr, je comprends l'ironie sur l'alliance des « carpes et des lapins » ou le blocage que peut constituer la présence de Laurent Fabius, qui aura finalement empêché ce rapprochement. Je le comprends d'autant mieux que je les ai moi-même éprouvées, et je n'aurai pu faire ce choix s'il avait abouti à un nouveau consensus bancal fait de bric et de broc comme les socialistes en avaient pris l'habitude. Tel n'est pas à mes yeux le cas.

Nombreux sont ceux – je le regrette -  qui feront un choix par défaut « contre » Laurent, « contre » Ségolène, « contre » Lionel ou « contre » François. L'heure n'est plus aux réglements de comptes – il aurait fallu les solder en 2005 lorsque nous avons préféré la synthèse générale – mais à l'invention collective d'un nouveau socialisme, dont les crises de l'ultralibéralisme nous rappellent chaque jour l'urgence. A se tromper de congrès, à rejouer le réérendum de 2005, les présidentielles de 2007 ou à anticiper celles de 2012, j'ai peur que nous laissions passer une chance qui est peut-être – déjà – la dernière.

 

 

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Frédéric Vermeulin 02/10/2008 14:13

Je comprends, mais je trouve que c'est très peu convainquant. C'est tout le problème des bons vendeurs qui ont à vendre un mauvais produit... Evidemment, ça n'est pas une surprise, que ça ne soit pas très convainquant pour moi, je n'ai rien d'objectif, et je ne veux surtout pas l'être. J'assume mes choix, moi aussi. Espérons que tout ça se terminera bien. Je te verrais quand même mal, au final, dans une alliance avec Hamon, Emmanuelli, etc.... Là, tu auras un numéro d'acrobate encore plus difficile à faire...

Fred 02/10/2008 17:58


lol Fred.

Je n'ai - tu le sais - rien à gagner à ce positionnement, ni localement, ni fédéralement. J'aurai pu trouver plus confortable comme position, regarder mon intérêt, préserver mes amitiés ou un
hypothétique avenir. Je ne suis pas davantage dans une demarche d'opposition à qui que ce soit et ne cherche pas à jouer une carte perso (ou alors je suis dingue). C'est donc réellement un choix de
conviction, celui de la cohérence avec le discours que j'ai porté dans les débats de contributions, sur la nécessité de renouer avec le tavail collectif, de moderniser le parti, d'engager une
nouvelle reflexion sur les stratégies électorales de la gauche.

Nous avions sur cette base trouvé un accord avec Montebourg, signé un compromis avec Aubry, annoncé une fusion avec Collomb. Ce dernier nous ayant laché en rase campagne et nous condamnant à
l'isolement ou au ralliement, Pierre a préféré les fidélités personnelles à la cohérence de sa démarche. C'est un choix que je déplore mais je reste fidèle à l'idée, reprise aujourd'hui par
Martine.

Je n'aurai aucun numero d'equilibriste à jouer, pour la simple et bonne raison que nous ne sommes pas dans une démarche minoritaire (autant aller directement chez Hamon pour cela), mais voulons
rassembler une majorité. La présence de sociaux-démocrates est indispensable pour ne pas perdre de vue cet objectif et ne pas se tromper de camp à Reims.

Maintenant, après tout ce que vous avez pu dépenser comme salive sur les "alliances contre nature", je vois mal comment vous, vous allez faire avaler votre synthèse avec Royal et/ou Martine (et
donc Laurent) en commission des résolutions. Je préfère le langage de vérité, chercher une synthèse sur une base commune de travail et la présenter ouvertement au vote des militants, plutot
que d'accepter un texte bancal rédigé en une nuit dans le plus grand secret.


bouquery 30/09/2008 15:39

suitedommage de trouver l'ultralibéralisme ds ton texte, c'est devenu court ce tic de langage et ce substitut de pensée...mais tous n'en morront pas

Fred 01/10/2008 10:59


Il n'y a là aucun substitut de pensée, mais la conviction que l'ensemble des crises - financières, immobilières, alimentaires, énergétiques... - trouvent une racine unique dans un système de pensée
qui domine le monde depuis 30 ans, et qui repose sur l'idée qu'il est possible de sacrifier l'avenir au présent, en prenant des garanties sur une croissance continue de la sphère financière.
Je développerai très vite ma lecture de ces crises. Après, on peut donner le nom que l'on veut à ce mouvement, l'important c'est de se faire comprendre.


bouquery 30/09/2008 15:32

incohérent...- ce choix participe de la guerre des chefs...- faut être bon public pour trouver que la D (certes pas moins que les autres) est à la mesure du moment du monde...- quel dialogue et partage entre carpe et lapin ? Qu'attendre de Fra Diabolo ? une future synthèse avec DSK !

Fred 01/10/2008 10:53



1. La démarche que nous avions entreprise pour l'éviter n'a pas aboutie mais s'est fracassée sur les questions d'égo. Ceux des "chefs" bien sûr, mais aussi celui de Pierre qui n'a pas su à mon
sens faire passer ce message avant sa propre candidature lorsque cela aurait été necessaire pour parvenir à un accord. Ce n'est pas le casting que nous voulions, mais il faut malgré tout faire un
choix et l'assumer.

2. Je ne dis pas qu'elle est plus que d'autre à la hauteur de l'enjeu du moment, et je n'attends pas des motions qu'elles trouvent aujourd'hui la baguette magique que nous avons perdue depuis
bien longtemps : quel que soit le choix des militants, le travail qui reste devant nous sera colossal. Mais elle déjà le mérite de les poser, lorsque d'autres ne parlent déjà que de 2012, et
de proposer une ligne : la mise au centre de la question sociale, la rénovation profonde du parti pour mieux l'ancrer dans la société, le dépassement des divisions historiques de la gauche
qui ne font plus sens. J'y reviendrai par la suite.

3. Ne faisons pas les vierges effarouchées. Pierre aurait conduit cet "attelage" si Martine lui avait gentiment laissé la place, s'il n'y avait pas eu la Rochelle ou la guéguerre avec Camba pour
le leadership du courant. N'oublions pas non plus que nul ne devrait être majoritaire et que ceux qui refusent aujourd'hui les synthèses devront faire à Reims les choix qu'ils n'ont pas le
courage d'assumer devant les militants.