Le meilleur des mondes scientiste

Publié le par Fred

Plus fort que Tom Cruise dans Minority Report ! Dans le cadre du projet de loi sur la prévention de la délinquance, dont l'enjeu était rappelons-le au coeur des débats électoraux de 2002 et dont la publication est sans-cesse reportée depuis 2003, le gouvernement entend empêcher les actes délictueux plus de 10 ans avant que ceux-ci ne se produisent ! S'appuyant sur un rapport (contesté) de l'Inserm, établissant une corrélation entre troubles du comportement (hyperactivité) chez l'enfant de 3 ans et délinquance, et recommandant le traitement de ces troubles par camisole médicamenteuse (antidépresseurs de type Ritaline), ce projet de loi prévoit notamment la création d'un "carnet de comportement", sorte de pré-casier judiciaire où seraient répertoriés des comportements déviants tels que tirage de couettes et vol de doudou...


Cette conception toute particulière de la "prévention", qui s'apparente en réalité à une répression par anticipation est triplement choquante : D'abord parce qu'en ne s'attaquant qu'aux symptômes et en négligeant les causes, elle transforme les médecins en auxilliaires de police : les troubles du comportement chez l'enfant sont en effet généralement la manifestation d'un état de souffrance qu'il faut comprendre et traiter à sa source. Dans cette approche, les traitements médicamenteux qui s'imposent - quand ils s'imposent - ne sont qu'un soutien à l'accompagnement psychologique de l'enfant et doivent poursuivre l'objectif de limiter son mal-être pour faciliter la réussite de thérapies comportementales. En aucun cas cette prescription médicale ne peut être prise "contre" l'enfant avec pour but de le "normaliser" pour assurer le confort de la société. Ensuite, parce que la représentation de la délinquance comme pathologie est totalement déresponsabilisante : le déterminisme biologique qu'elle sous-entend implique d'une part l'irresponsabilité des comportements délinquants (mais alors il faudrait remplacer les prisons par des hôpitaux ?), et d'autre part la négation des politiques de prévention mises en oeuvre par les familles, l'école ou les travailleurs sociaux. Enfin, cette conception constitue une porte ouverte à des pratiques éthiquement contestables : faudra-t-il demain modifier le patrimoine génétique ou créer un avortement thérapeutique à l'encontre d'embryons porteurs de gènes potentiellement dangereux pour la société ???


La tentation déterministe n'est pas nouvelle au ministère de l'intérieur, qu'une lecture raciale des émeutes de novembre a conduit à préconiser l'inscription de critères ethniques dans les statistiques de la délinquance. C'est là faire bien peu de cas de la nature éminemment complexe et sociale de l'identité d'un individu que l'on ne peut réduire à un seul critère... Sous prétexte de disposer "d'éléments utiles à la compréhension de certains phénomènes", faudrait-il également établir que les boulangers sont plus exhibitionnistes que les charcutiers, que les électeurs UMP fraudent davantage le fisc que ceux de l'UDF ou que les amateurs de musique celtique consomment plus de drogues que ceux qui préfèrent le jazz ? Les fondements scientifiques d'une telle approche sont eux-mêmes plus que contestables, assimilant une cooccurence de phénomènes à un lien de causalité. Souhaitant étendre le positivisme physique d'Auguste Comte aux sciences sociales, Emile Durkheim a ainsi démontré que le taux supérieur de suicide chez les protestants par rapport aux catholiques ne relevait pas d'une causalité directe intrinsèque à ces religions, mais devait en réalité s'expliquer par un tiers-facteur : la pression sociale exercée par l'environnement dans lequel évoluent ces individus. De la même façon, établir un lien de causalité entre jeunes issus de l'immigration et délinquance reviendrait à ignorer de nombreux facteurs cooccurents potentiellement explicatifs, comme le taux de chômage, la qualité de l'habitat, l'échec scolaire, le regard extérieur de la société, et la concentration de l'ensemble de ces phénomènes sur un territoire géographique limité...


Tout cela doit nous conduire à nous interroger sur le statut de la "vérité scientifique" dans la sphère politique qui est par nature celle de l'affectif et de l'opinion. Gilles de robien a publié récemment une tribune sur l'apprentissage de la lecture dans laquelle il justifie sa préférence pour la "méthode syllabique" face à la "méthode globale" par les conclusions des neurosciences. Si je ne m'exprimerai pas sur le fond du débat (sur lequel je suis éminemment incompétent), je veux souligner une phrase qui m'a choqué, surtout venant d'un ministre de l'éducation : "On en a la preuve. Plus aucune fausse science ne pourra révoquer l'expérience." Cette phrase est en effet la négation même de ce qu'est la science moderne depuis Karl Popper et le "critère de réfutabilité"... Selon ce principe, la validité d'une hypothèse scientifique ne peut être établie qu'en définissant les conditions expérimentales dans lesquelles elle ne serait plus vraie. L'hypothèse selon laquelle "tous les moutons sont blancs" n'est valable que tant que l'on a pas vu de mouton noir. Un seul de ces moutons noirs suffit à réfuter l'hypothèse, tandis que 100 millions de moutons blancs supplémentaires ne la rendent pas plus vraie. Ainsi, la science ne dit pas le "vrai", mais doit explorer le champ des possibles en écartant ce qui ne l'est pas. Et s'il est légitime en démocratie de prendre ses travaux en considération pour forger son jugement (c'est d'ailleurs ce que je fais moi-même en matière environnementale par exemple), c'est le propre des totalitarismes que de l'avoir élevée au rang d'une vérité absolue et incontestable fondant une politique.


Reste qu'une question me taraude... si 50% des enfants hyperactifs deviennent délinquants, que deviennent les autres ? Candidats à l'élection présidentielle ?

Publié dans Société

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catherine 05/03/2006 19:59

Même sans aller jusqu'à décrire des évènements perturbants pour les enfants, c'est un fait que notre vie a aujourd'hui un rythme qui ne respecte en rien celui des enfants, il y a aussi le cas d'enfants tout simplement crevés enervés par la cadence garderie école garderie centre de loisirs, crêche et  qui ont un emploi de temps calqué sur le temps de travail de leurs parents.  et puis aussi le degré de tolérance a diminué ..à l'époque de ma grand mère on disait d'un enfant turbulent qu'il était en bonne santé !

alice.fo 02/03/2006 14:50

Appel à signer la pétition
Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans
Appel en réponse à l’expertise INSERM sur le trouble des conduites chez l’enfant
http://www.pasde0deconduite.ras.eu.org/

alice.fo 02/03/2006 13:01

Je suis pas pédopsychiatre mais j'observe les enfants en bas âge de mon entourage, sûrement pour m'aider à envisager ma furture maternité. Parmi eux, il y a en a un certain nombre que l'on pourrait qualifier de "turbulents". Il me semble que l'état psychologique des enfants (qui se traduit à cet âge souvent par de la "turbulence") est souvent liée à l'environnement familial (désaccords conjugaux, décés, chômage, ...) ... Alors vouloir faire reposer la faute sur l'enfant et le gaver de médocs, ça me semble pire que tout. Surtout que les problèmes disparaissent assez vite dès lors que la situation familiale s'améliore.

catherine 02/03/2006 11:35

J'avais déjà entendu parler de ça...un pédopsychiatre que j'avais rencontré m'avait dit que le souci c'est que l'on ne supportait plus que les enfants soit remuants, que pourtant à l'école maternelle on ne pouvait pas leur demander d'être des potiches. Avec "la mode" de l'hyperactivité tout enfant turbulent peut être soupçonné.C'est écoeurant désatreux de prendre l'enfant sous cet angle :" tout se joue avant les trois ans", je crois que c'est d'ailleurs contesté par certains psys. En cas de problème chez un jeune enfant c'est le condamner d'avance. Quoiqu'il fasse Mr Sarkosy  n'a  que des solutions répressives...

Fred 02/03/2006 12:05

je suis moi-même jeune papa (Morgane a maintenant 8 mois), et c'est vrai qu'il y a un niveau d'exigence de plus en plus élevé vis à vis des enfants : à quel âge font-ils leurs nuits, leurs dents, se mettent à quatre pattes, etc... Il y a là-dessus une abondante littérature qui pousse en permanence à comparer son propre enfant par rapport à des critères de "normalité" et génère des inquiétudes qui n'auraient pas eu lieu d'être il y a quelques années...
On a aussi l'impression que tout le monde fuit ses responsabilités et s'estime "en droit" d'avoir des enfants "normaux" : les parents qui attaquent les médecins parce qu'un bébé est handicapé, les écoles qui refusent les enfants turbulents ou exigent qu'ils soient mis sous ritaline...
Ca me fait beaucoup penser aux dérives d'une certaine presse féminine qui dicte un modèle au niveau de la silhouette, de la vie sexuelle, de la réussite professionnelle...  je crois que l'on vit dans un monde médiatique où l'on se compare sans cesse à l'image d'une perfection qui devrait être la norme... et où tout ce qui est imparfat devient une injustice.

alice.fo 02/03/2006 10:26

P.S.: Un forum sur le site de Libé a été ouvert sur ce sujet : on voit que l'idée en tous cas "ne prend pas" !! Beaucoup de réactions se font sur le registre de l'humour, mais est-ce si comique ? Imaginons un Sarkozy aux manettes dans 15 mois, ça passerait, c'est sûr. Ca passera même peut-être avant.