La victoire de Ben Laden

Publié le par Fred

Bienvenue dans un petit pays européen qui pourrait ressembler à tant d'autres. Rien ne tient ici plus à coeur de ses 5,5 millions d'habitants que leur tranquillité, leur qualité de vie, leur modèle social performant et juste et la défense de leurs valeurs démocratiques. Ici, l'extrême-droite représente avec 13,3% des voix une force comparable - voire inférieure - à ce qu'elle est dans d'autres pays de l'Union, comme la France, la Belgique, l'Autriche ou l'Italie. Pourtant, avec ses 24 députés, elle impose ses thèmes de prédilection à un gouvernement conservateur privé de majorité absolue. C'est ainsi que nombre d'associations des "droits de l'homme", sociales ou multiculturelles ont disparu depuis 2002, privées des subventions publiques dont elles bénéficiaient. C'est ainsi que le ministère de la culture a établi une liste officielle des quelques 108 oeuvres (littérature, peinture, sculpture, musique, cinéma) culturellement et nationalement pures. C'est ainsi que l'immigration a été considérablement freinée par le durcissement des conditions de regroupement familial, qui imposent de devoir justifier d'un très subjectif "attachement" au royaume. C'est ainsi qu'incapables d'obtenir le rapprochement de conjoints étrangers, quelques 3000 citoyens tout à fait "acceptables" (blancs, chrétiens, blonds aux yeux bleus...) ont du renoncer à leur nationalité pour émigrer dans les pays voisins. C'est enfin ainsi que depuis bientôt 5 ans, les médias utilisent la montée des peurs et de ce que l'on appelerait chez nous la "lepénisation des esprits" pour au mieux vendre du papier, au pire alimenter la haine de l'autre et la psychose. Bienvenue au Royaume du Danemark, pays de la liberté d'expression.

Je ne cherche pas ici à stigmatiser un peuple, qui n'est que le miroir d'une évolution dangereuse qui touche l'ensemble du monde occidental. La publication des caricatures de Mahomet est légitime sur la forme... même si j'aurais aimé qu'elle ne soit pas l'oeuvre d'un journal qui en 2003, refusait de publier une caricature du Christ au motif de ne "pas heurter la conscience religieuse des lecteurs". Elle est constestable sur le fond, car comme je l'ai déjà écrit, elle se drappe du prestigieux paravent de la liberté d'expression pour défendre des idées aussi nauséabondes que celles des caricaturistes antisémites de l'entre-deux guerres, ou des journaux iraniens qui appellent aujourd'hui à caricaturer la Shoah. Et malgré l'ampleur qu'a pris le débat et la violence des positions de principe affichées de part et d'autre, comment ignorer que le plus grave est ailleurs, et que ce n'est là qu'un epiphénomène ?

Chaque drapeau danois brulé, chaque ambassade ou consulat saccagé est un acte inadmissible, qui créé une émotion légitime en Europe. Chacun est en droit de considérer ces attaques contre une attaque contre lui-même. Mais que doit-on alors penser des dernières révélations sur les conditions de détention -en dehors de tout droit international - à Guantanamo ? Que doit-on penser du comportement des occidentaux en Irak et des nouvelles photos et videos de tortures, d'humiliations et de meurtres révélées par les médias anglais et australiens ? Que doit-on penser de la montée des racismes en Europe et des discours explicites ou sournois qui amalgament islam et intolérance, immigration et délinquance ? Que doit-on penser des atteintes aux libertés publiques que constituent des législations antiterroristes qui légitiment le délit de faciès ? Ne doit-on pas considérer que tout musulman puisse légitimement les considérer comme un attaque à son identité ?

Le plus grave, ce n'est pas que des mouvements fanatisés et des régimes extrémistes -ou simplement opportunites - remettent en cause nos valeurs fondamentales. Le plus graves, c'est que nous les avons nous-même abandonnées. C'est là la grande victoire de Ben Laden : à force de vouloir défendre la démocratie, nous avons restreint les droits fondamentaux. A force de vouloir défendre la liberté, nous l'avons mise sous surveillance. A force de vouloir défendre la tolérance, nous avons stigmatisé une culture qui nous est étrangère. A force de vouloir défendre la liberté d'expression, nous sommes devenus les avocats de ceux que nous combattions hier. Car la liberté d'expression, ce n'est pas simplement reconnaître aux populistes et aux extrémistes le droit d'exprimer leurs opinions... C'est aussi se reconnaître le droit de les combattre politiquement. Renoncer à ce droit, à la défense des valeurs universelles, humanistes, libérales et égalitarites qui fondent notre identité démocratique, c'est reconnaître que les terroristes ont déjà gagné.

Publié dans Société

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