"Immigration choisie" : un contre-projet

Publié le par Fred

Comme je l'ai déjà expliqué ici, je suis partisan d'une politique migratoire régulée par l'instauration de quotas professionnels. Certains d'entre-vous s'étaient d'ailleurs étonnés, voire offusqués d'une troublante proximité idéologique avec le ministre de l'intérieur. Je veux profiter de la publication du projet gouvernemental pour faire le point sur cette question.

Rappelons d'abord les enjeux. Bien que notre pays compte entre 5 et 7 millions de chômeurs et précaires, il ne parvient pas à satisfaire la demande de travail : 500 000 emplois restent aujourd'hui non pourvus, dans des secteurs aussi divers que l'informatique, la santé, la restauration, le bâtiment ou les services aux personnes agées. Les départs à la retraite de la génération "baby-boom" (630 000 par an) vont accentuer et généraliser ce phénomène à de nouveaux secteurs (banques, assurances, recherche, éducation...) en faisant mécaniquement baisser la population active de 30 000 personnes par an, 80 000 après 2025. On aurait toutefois tort de penser que cette évolution nous conduira au plein-emploi en libérant des postes sur le marché du travail : sauf gains importants de productivité, ces postes non-pourvus obèrent d'autant une croissance nécessaire à la création d'emplois dans les autres branches professionnelles, et mettent en danger le financement de systèmes sociaux assis sur les seuls actifs.

Le gouvernement propose de résoudre le décalage entre compétences offertes et demandées par l'appel à l'immigration de travail. Je le crois nécessaire, mais pas suffisant. Car l'immigration n'est pour moi qu'un des éléments d'un dispositif de gestion prévisionnelle des compétences qui doit être au coeur de notre politique de l'emploi. C'est pourquoi je préconise l'instauration de négociations trisannuelles entre représentants du patronat et des syndicats : ces négociations auraient pour objectif d'établir branche par branche le diagnostic des postes appelés à être créés et supprimés, afin d'établir des objectifs en matière de formation initiale (qui s'imposeront à une éducation nationale qui doit "produire" des compétences en adéquation avec les besoins) et en matière de formation continue (pour anticiper le reclassement des emplois les plus menacés). Le solde
ouvriraient des droits à l'immigration dans les compétences déficitaires : cette immigration sera d'autant mieux acceptée socialement qu'elle ne sera pas "en concurrence" avec travailleurs français et étrangers déjà présents sur le marché , et qu'on lui donnera les moyens de s'intégrer par le travail.

Dire que c'est aux partenaires sociaux, et non au ministère de l'intérieur, de déterminer les besoins de l'économie française peut sembler à certains une question de forme. C'est au contraire une profonde divergence de philosophie : "l'immigration choisie" de Nicolas Sarkozy est une fuite en avant qui ne règle pas la question de la précarité de l'emploi en France, mais offre à l'économie de nouveaux travailleurs "jetables" et expulsables dès que l'on en aura plus besoin. Je récuse cette philosophie et souhaite lier politique de l'emploi et politique migratoire au sein d'une même dynamique de croissance, qui profite à tous et crée les conditions d'une intégration durable. Y compris également pour les étrangers qui sont déjà aujourd'hui en France.

Car le plus choquant dans le projet gouvernemental, ce n'est pas le fait de sélectionner parmi les candidats à l'immigration (nous devons en l'espèce nous représenter la France comme un super-DRH qui applique là les mêmes méthodes que celles auxquelles nous sommes tous soumis sur le marché de l'emploi). Le plus choquant, c'est d'opposer une immigration "choisie" à l'immigration "subie" qui caractériserait les étrangers présents aujourd'hui sur notre territoire. L'UMP rivalise de chiffres pour nous expliquer que seuls 5% des immigrés viennent au titre du travail, et que le taux de chômage des étrangers en France est plus que le double de la moyenne. Or, le taux de chômage des étrangers est le fruit d'une immigration que nous avons choisie pour reconstruire la France et qui a été massivement orientée vers des secteurs (automobile, metallurgie, construction navale...) qui sont aujourd'hui en crise ou ont subi de forts mouvements d'automatisation. Le taux d'immigration "au titre du travail" vient du fait que celle-ci est théoriquement fermée depuis 1975, sauf aux travailleurs de l'UE. Et même dans ce cas, la France applique les dérogations les plus restrictives permises par les traités : moins de 10 000 travailleurs de l'est accueillis en 2004, contre 40 000 pour la modeste Autriche et 500 000 en Allemagne. C'est donc bien là le fruit de notre histoire et de notre conception de l'immigration, et non la responsabilité des migrants. Il est scandaleux d'utiliser "l'immigration choisie" comme un paravent au durcissement du regroupement familial et à la criminalisation des étrangers irréguliers.

Je voudrais à ce propos faire une parenthèse sur l'abandon de la régularisation des étrangers pouvant justifier de dix ans de présence sur notre sol. Cette possibilité serait, d'après Nicolas Sarkozy, un "appel d'air gigantesque"... qui ne concerne pourtant que 2500 personnes par an si l'on en croit Dominique de Villepin... Au delà de la querelle de chiffres que je laisse aux présidentiables de droite, je voudrais soulever une question de principe : L'immigration clandestine est-elle un crime si grave qu'il ne saurait être prescrit ? Plus grave que les agressions sexuelles sur mineurs qui sont prescrites au bout de cette même période de dix ans ? Je ne le crois pas. Dix ans, ce sont autant d'années où le travailleur a contribué à la richesse nationale, sans le moindre droit social, et sous la menace permanente de l'expulsion. Ce sont dix années où il a participé à l'enrichissement d'entreprises qui trichent et creusent les déficits sociaux, sans autre risque que des amendes qui sont régulièrement amnistiées. Ce sont enfin dix années où il a pu reconstruire une vie, fonder une famille et avoir des enfants. Renoncer à poursuivre un clandestin installé en France depuis plus de dix ans, ce n'est pas un signe de faiblesse. C'est au contraire celui d'un grand courage politique : l'humanité.

Un dernier point enfin, sur le "pillage des cerveaux". L'argument est utilisé par un certain nombre d'associations qui y voient un risque de paupérisation des pays d'émigration. Pour contrer l'argument, le gouvernement explique qu'il veillera à accorder le précieux sésame à ceux dont le départ ne déséquilibrera pas leur pays d'origine... Sous entendu des informaticiens indiens plutôt qu'africains. On voit alors poindre le risque d'une discrimination par origine, et non plus par compétence. Le risque de substituer à l'émigration volontaire de pays culturellement proches de la France une politique qui viserait à étendre l'influence française en Asie pour y concurrencer anglais et américains. Je refuse cette logique. On empêchera jamais les candidats au départ de partir : ils le font aujourd'hui en dépit des risques encourus. C'est donc en priorité vers eux que doivent porter nos efforts d'accueil et d'intégration, pour leur proposer une alternative à l'immigration irrégulière, et non créer une immigration nouvelle qui s'ajouterait à celle-ci. Et parce qu'on ne les empêchera de toute façon pas de partir, il me semble illusoire de vouloir lutter en amont contre la fuite des compétences. Les migrants sont une saignée humaine pour l'Afrique... mais aussi une richesse financière, dont les transferts représentent le double du montant de l'Aide Publique au Développement. Cette énergie doit être mobilisée et canalisée pour faire des migrants un véritable atout pour le développement. Je proposerai prochainement des pistes concrètes sur ce point.

Publié dans Société

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brigetoun 14/02/2006 23:00

ok pour la solution canadienne et pour la suppression du message

Fred de Et Maintenant ? 14/02/2006 11:11

Gilles, j'ai pris la liberté de supprimer ton message qui n'était qu'un copier-coller d'un article publié sur ton blog, et qui n'a pas grand chose à voir avec le sujet. C'est donc une question de forme, l'expression sur le fond restant libre sur ce site (dans les limites évidentes de la loi et du respect des intervenants). A l'avenir, je remercie les participants de s'intégrer dans la discussion plutôt que d'imposer des spams qui énervent tout le monde...
Je reposte donc ici le lien vers ton blog : http://presidentielles2007projet.hautetfort.com/

brigetoun 13/02/2006 19:42

bizare le commentaire au dessus. Pour en revenir à l'original, la solution qui consiste à tout faire pour former aux postes qui seront vacants, avant de faire appel  à l'immigration : ok. Mais pas pour mettre des freins au regroupement familial. Dans le projet une autre chose est choquante et peu réaliste. Il veut des gens formés, et on continurait à fermer la porte aux étudiants,. C'est idiot pour notre éventuel rayonnement, et les étudiants resteront dans le pays qui les aura accueillis ou rentreront chez eux. Il faudrait également leur assurer un statut et des revenus similaires à ceux des français (voir les médecins)

Fred 14/02/2006 11:06

Je te rejoins sur la question des étudiants. Faire appel à l'immigration, cela signifie faire assumer par d'autres pays les frais de formation des professionnels dont nous avons besoin. En contre-partie, il est juste d'accueillir un plus grand nombre d'étudiants étrangers, pour leur faire bénéficier de formations dont manquent leur pays d'origine. Tout cela participe d'une approche globale d'une mobilité qui doit être plus grande pour permettre l'adéquation des formations et des besoins économiques à l'échelle mondiale.
Sur ce volet, le gouvernement propose de "garder les meilleurs étudiants"... Quelle est cette société policière que l'onnous dessine et où le ministère de l'intérieur juge des besoins des entreprises et des résultats des étudiants ?
je pense qu'il faut s'appuyer davantage sur les désirs de chacun, en permettant à ceux qui veulent rentrer d'investir et de mettre à profit leur formation au bénéfice de leur pays, et à ceux qui veulent rester une priorité dans la détermination de leur éligibilité à l'immigration (comme le fait d'ailleurs le Canada, où les études et séjours dans le pays accordent des "points" supplémentaires dans le dossier)