Schyzophrénie volontaire

Publié le par Fred

Les résultats sont tombés et les affaires (au bon sens du terme) reprennent. Mais avant de consacrer quelques billets aux projets qui arrivent dans l'indifférence médiatique et politique provoquée par ces élections, prenons le temps d'en analyser les enseignements.

 

D'abord pour prononcer non sans plaisir l'éloge funèbre du sarkozysme électoral. Nicolas Sarkozy avait l'an dernier réalisé le vieux rêve d'une majorité de droite « populaire à la Aznar », alliant thématiques sociales, antifiscales et nationales pour siphonner l'électorat modeste du Front National et l'ajouter à son électorat traditionnel. C'est cette synthèse électorale qui a volé hier en éclats, anéantissant les rêves de conquêtes annoncées dans nombre de cités comme Tourcoing, Belfort, Chambéry ou Villeurbanne, tandis que la gauche confirmait ses bons résultats de l'an dernier dans les grandes villes. Signe de la myopie présidentielle, le discours d'entre-deux-tours de Toulon sur l'immigration n'y aura rien changé. Car c'est bien par le pouvoir d'achat que le sarkozysme avait triomphé, et à cause du pouvoir d'achat que sa dynamique s'est essouflée.

 

Le divorce consommé entre la droite et l'électorat populaire est bien plus grave et profond que la simple « impatience » que veut y lire le gouvernement. Comme François Mitterrand et Jacques Chirac en leur temps, Nicolas Sarkozy a suscité l'espoir que la politique pouvait changer la vie, en proclamant que « tout devient possible ». Et comme pour ses prédecesseurs, le retour à une réalité dans lesquelles « les caisses sont vides » fut brutale, offrant en guise de « rupture » un cruel bégaiement de l'histoire. Mais au-delà de la déception, c'est bien le contenu politique qui a été sanctionné par l'électorat populaire. A bien des égards, le « paquet fiscal » voté cet été aura été un pêché originel, délégitimant les déclarations d'impuissance sur le pouvoir d'achat, et faisant écho au nouveau style et au train de vie du locataire de l'Elysée. Plus qu'un « président bling-bling », Nicolas Sarkozy est apparu comme le président « pour les bling-bling », menant une politique que Jean-Pierre Raffarin qualifie pudiquement de « trop à droite », pour ne pas dire une politique de classe et de complaisance.

 

Cette politique a conduit l'UMP à une défaite historique, mais si la gauche enregistre une victoire indiscutable en nombre de villes et de départements gagnés, son sens politique doit nous interroger. Nous n'avons pas su convaincre les déçus du sarkozysme, qui se sont massivement abstenus, comme se sont abstenus les jeunes et les quartiers populaires mobilisés contre Sarkozy l'an dernier, mais que nous n'avons pas converti en vote d'adhésion. Soyons honnête : le discours du PS sur le pouvoir d'achat, demandant le retour sur le paquet fiscal et les franchises médicales, l'augmentation des salaires et des retraites, a certainement pesé lourd dans la démobilisation à droite, sans élargir significativement la base électorale que nous avions aux présidentielles et législatives.

 

Sans doute existe-t-il une justification consciente ou inconsciente dans cette schyzophrénie française à confier les territoires à la gauche lorsqu'elle laisse à la droite les rênes de la nation. L'idée que le libéralisme économique serait un passage contraint, douloureux mais inéluctable pour endiguer le décrochage d'un pays sous l'emprise idéologique d'un déclinisme qui veut y voir l'incarnation de la modernité. Et celle – que nous avons parfois entretenue – que les compétences territoriales qui touchent au vivre-ensemble, à la solidarité, aux déplacements et au cadre de vie doivent permettre d'en limiter les dégâts dans la vie quotidienne.

 

C'est contre ce schéma, sur le terrain de la stratégie économique et sociale, que doit s'engager la rénovation si la gauche veut incarner une alternance crédible et regagner la confiance du peuple. Nos vieux réflexes de relance par  la demande sonnent faux dans un monde ouvert où les contraintes sont fortes et les promesses si souvent déçues ; et ne peuvent au mieux que compléter une politique de l'offre si absente de nos discours. Comment affronter le mondialisation, susciter l'innovation, attirer des activités et créer des emplois ? Comment le faire à gauche, dans un autre partage de la valeur ajoutée, dans l'égalité des chances, l'évolution des carrières, l'épanouissement personnel et la démocratie sociale ? Comment, en définitive, affronter le libéralisme sur le terrain de l'avenir ? Telles sont les questions majeures pour passer d'une « gauche qui protège » performante dans les batailles locales, à une « gauche qui trace des perspectives », seule capable de redevenir majoritaire dans la bataille idéologique.

Publié dans Politique

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