Mixité sociale : un vrai projet de société

Publié le par Fred

"J'appelle tous les représentants des communes à respecter la loi qui leur impose d'avoir 20 % au moins de logements sociaux." Par une série d'amendements plus ou moins sournois qui visent à vider l'article 55 de la loi SRU de sa substance (voir l'article de Libération), plusieurs députés d'un parti qui s'appelait -il n'y a pas si longtemps - "Union pour la Majorité Présidentielle" pourraient bien contredire l'appel pourtant solennel de Jacques Chirac. L'anecdote serait amusante si elle ne servait qu'à démontrer le peu d'emprise du président sur sa majorité parlementaire. Elle est pourtant plus grave, en ce qu'elle consacre l'abandon de toute politique volontariste de mixité sociale et territoriale.

 

Au débat sur la mixité sociale, la majorité entend en effet opposer celui de l'accession sociale à la propriété. En favorisant la capacité pour des ménages modestes de devenir propriétaire, on pourrait ainsi réserver le logement social aux plus démunis. Cette aproche n'est certes pas dénuée de sens : face à la flambée des prix de l'immobilier, l'accesion à la propriété est devenue une aspiration inatteignable pour une grande partie de la population. Elle la condamne à la servitude que représente le loyer, qui est une pure perte et non un investissement, et ajoute la précarité locative à la précarité de l'emploi. C'est effectivement là un vrai sujet de réflexion... Mais en considérant les mesures d'accesion sociale à la propriété (acquisition de HLM, "logements à 100 000 €", prêts à taux zéro...) comme du logement social entrant dans le compte des 20% de logements sociaux pour chaque commune de plus de 3500 habitants, elle décharge celles-ci de toute responsabilité en matière - précisément- d'accueil et d'intégration des plus démunis.

 

Cette mixité sociale dépasse pourtant de loin la seule politique du logement. Elle est à la base du "vouloir vivre ensemble" qui fonde un modèle républicain en crise. Celui-ci est en effet parcouru de mécanismes de ségrégations, certains subis (le repoussement hors de centres-villes inabordables des classes populaires, les  "banlieusards" : littéralement ceux que l'on a banni à une lieue), les autres choisis (par les plus aisés qui fuient ces mêmes centre-ville pour se regrouper dans des manoirs,villas et zones pavillonnaires). Cette organisation de l'espace en territoires homogènes est d'abord le fruit de l'histoire : révolution industrielle, exode rural, recours à l'immigration pour la reconstruction... Mais elle a été politiquement accompagnée sous l'influence d'urbanistes et d'achitectes qui y voyaient un facteur d'intégration sociale (l'homogénéïté facilite les solidarités tandis que les différences sociales ou ethniques suscitent le rejet). Cette politique est aujourd'hui un échec patent : l'apparition du chômage de masse dû à la désindustrialisation a touché de plein fouets les banlieues, où s'accumulent exclusion sociale, absence de services et de travail, délabrement de l'habitat, temps de transports accrus...


Cette situation conduit ces "banlieues déshéritées" au repli identitaire, à la délinquance, au ressentiment envers la société... qui conduisent à l'explosion du mois de novembre 2005. En miroir, les "banlieues riches" développe un même repli identitaire, fondé sur la peur de voir ces problèmes s'exporter avec leurs populations... qui conduit à la politique sécuritaire et à la remise en cause de la loi SRU. Avec la radicalisation de ces deux Frances qui se font mutuellement peur disparaît le vouloir vivre ensemble,et avec la disparition du vouloir vivre ensemble naît un communautarisme criminogène.


La mixité sociale n'est pas une question de logement, c'est un projet de société. Chacun s'accorde aujourd'hui pour dire que les banlieues doivent être intégralement repensées : que les tours doivent laisser la place à des habitats à taille humaine, intégrés dans le paysage urbain, où reviendraient les services publics et les entreprises. Mais cette politique, si elle est efficace, se matérialisera par une revalorisation du coût de l'immobilier qui pourrait à terme chasser les habitants des banlieues et déplacer le problème vers des squats ou pire, des bidonvilles. Il est donc nécessaire d'organiser et d'encadrer la mobilité sociale : si l'on crée de la mixité dans les "quartiers", il faut en contrepartie en créer dans les centre-villes et les zones pavillonnaires.


Certains vous diront que cela éliminera les problèmes en "assimilant" une minorité de populations "à risque" au sein d'une majorité de population "intégrée". Je ne suis pas de ces républicains angélistes. Mais en redistribuant la territorialité du chômage et de l'exclusion, l'on pourra mieux éviter son auto-alimentation, et sans doute y apporter des solutions plus individualisées et plus efficaces. Surtout, il s'agit de permettre à la France de se regarder en face pour mieux accepter sa diversité.



 

Publié dans Société

Commenter cet article

jules 31/01/2006 18:58

Tiens, c'est amusant, je découvre votre blog et vois que nous partageons les mêmes sujets d'intérêt (et même la source de création du blog).

Bon, je vous signale un billet que j'avais pondu sur le sujet cet automne : http://dinersroom.free.fr/index.php?2005/11/16/74-banlieues-mixite-sociale-et-culture

Il ne faudrait pas rejeter l'accession à la propriété (ce que vous ne faites pas, du reste), ou limiter l'argument à ses seuls avantages financiers.

Les organismes HLM en effet, souhaitent favoriser l'accession à la propriété de leurs immeubles en espérant que le sentiment d'apporpriation évitera les pratiques de dégradation qui coûtent beaucoup. L'idée étant que la propriété individuelle invite à plus d'attention que la propriété d'autrui. Une incitation à la "responsabilité individuelle" en quelque sorte. Sans s'inquiéter des accents droitiers du terme, on peut ne pas écarter l'idée.

brigetoun 27/01/2006 00:40

ça y est, au moins en partie ; l'article 55 est en train d'être rongé