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S'il est un domaine l'on ne peut pas accuser le gouvernement d'incohérence, c'est bien celui de l'emploi. Il a en effet sur la question un diagnostic simple et clair : si les entreprises n'embauchent pas, c'est parce qu'elles ne peuvent pas licencier assez facilement. Et il y répond par une méthode unique : la période d'essai à rallonge. Le résultat est d'ailleurs à la hauteur des ambitions : les TPE ont plébiscité le CNE, signant plus de 220 000 contrats depuis aout 2005. Voila pour le discours officiel. La réalité est un peu moins reluisante. Selon un sondage de l'Ifop, 35% de ces CNE ont été signés pour des salariés qui étaient déjà dans l'entreprise sous d'autres formes de contrats (apprentissage, CDD). Et 71% des entreprises auraient embauché de toute façon, 40% en CDI. Au final, le bilan réel s'établit donc à 60 000 emplois créés pour 88 000 CDI précarisés, et 72 000 contrats basculant du CDD vers le CNE. A vous de juger.

Pour le gouvernement, c'est tout jugé. Entre la peste chômage et le cholera travail précaire, il a choisi le cholera et entame avec le CPE sa politique à peine masquée de généralisation du système. Synthétisant en une position unique les oukases, pardon les demandes du Medef, Jacques Garello, professeur à l'Université d'Aix-Marseille III préconise pour sa part le contrat de libre embauche (CLE) avec une idée simple : tout doit être librement négocié entre employeur et salarié. La durée du contrat devient donc véritablement indeterminée... puisqu'il peut se terminer à tout moment. La durée hebdomadaire du travail n'a pas à être fixée par la loi (si quelqu'un est prêt à travailler 15 heures par jour pourquoi l'en empêcher ?), pas plus d'ailleurs qu'un quelconque salaire minimum (si quelqu'un est prêt à travailler pour 500€ par mois, pourquoi l'en empêcher ?). Bon, le seul problême dans cette théorie, c'est que les allocations seront trop élevées par rapport aux salaires et inciteraient à ne pas travailler. Dans le doute, mieux vaut les supprimer totalement pour les remplacer par une assurance individuelle volontaire. Etc... etc...etc. Quand on y pense, c'est quand même fou ce que le monde a pu se fourvoyer depuis 200 ans, alors que les filatures de cotons de 1815 avaient trouvé le modèle idéal.

Bien. Tout cela est tellement caricatural que je ne veux même pas prendre la peine de réagir sur un plan social... Mais juste souligner l'aberration économique. Le néo-libéralisme a ceci de gênant qu'il est incapable de penser différemment que par le petit bout de la lorgnette : puisque ce sont les entreprises qui embauchent, c'est au niveau de l'entreprise qu'il faut régler le problème du chomage. C'est faux, et c'est parce que c'est faux que les entreprises préfèrent le CNE aux autres formes de contrats : elles veulent pouvoir licencier lorsque la demande ne permet plus de faire tourner à plein la machine. C'est donc l'aveu que le niveau d'emploi dans l'entreprise n'est pas lié simplement à ce qu'il lui coûte (en temps, en argent, en complexité), mais aussi et surtout à l'environnement macroéconomique que ces politiques négligent totalement, croyant sans doute que l'intérêt du marché de l'emploi soit la somme des intérêts de chaque entreprise sur ce marché... Cela m'inspire deux réflexions.

La première, c'est tout de même celle de la responsabilité de l'entreprise. On a l'impression que les licenciements lui seraient "imposés" de l'extérieur par une conjoncture sur laquelle elle n'aurait aucune prise. C'est au contraire à cela que l'on paye ses cadres dirigeants : prévoir quelles seront les opportunités et les difficultés de demain, investir là où il est nécessaire d'aller, organiser la transition d'anciens marchés vers les nouveaux, embaucher en fonction de la stratégie définie... Une entreprise qui se retrouve obligée de licencier pour survivre a pu faire des erreurs de prévisions, de gestion ou d'investissement. Mais ce sont les salariés qui paient les fautes de leurs dirigeants... pour sauver l'emploi et le salaire de ces derniers. Il me semble très imprudent de donner cette image d'impunité à licencier, et au contraire responsabiliser davantage : l'embauche ne doit pas faire peur à l'entreprise qui a une vision et une stratégie d'avenir.

La seconde, c'est qu'il faudra bien un jour se poser la question de cette "demande". Serait-ce la encore une donnée tombée du ciel ? Non, la demande, c'est le pouvoir d'achat des salariés, et au delà : leur confiance. Pour consommer, et donc empêcher l'entreprise de devoir licencier, il est nécessaire que les ménages se projettent positivement dans l'avenir, faute de quoi ils vont préférer mettre de l'argent de côté pour les jours difficiles. Et la confiance, c'est précisément ce que détruit le CNE, en faisant planer une menace permanente de fin d'activité (et l'incapacité de retrouver un statut durable après cela). Avec au final, le risque de voir cette précarité auto-réalisatrice. Ce risque, même le club ultralibéral "Ethic" le souligne, en se plaignant que "les banques ne jouent pas le jeu", et considèrent le CNE comme un contrat précaire. C'est vrai quoi ! Pébereau ne serait-il pas prêt à prendre quelques risques pour voir triompher sa belle et grande vision libérale ? Non. Car le libéralisme, c'est considerer que chaque acteur doit maximiser son intérêt. Pas celui de la collectivité, fut-elle le libéralisme lui-même.


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Publié dans : Economie / Social
Jeudi 19 janvier 2006
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