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Publié le par Fred

L'annonce de la fin des ressources publicitaires pour le service public audiovisuel a pris tout le monde de court, à commencer par les premiers intéressés. La surprise ne vient pas simplement du fait que Nicolas Sarkozy prend le contrepied des positions habituellement exprimées à droite sur le financement du service public, il le fait au moment même ou France Télévisions, comme Radio France, souhaitaient à l'inverse négocier le développement de leur espace publicitaire. Il n'est bien sûr pas inutile de juger cette annonce à la lumière de ses motivations inavouées, ni de rappeler à qui profite le crime, même si la précipitation et l'absence de concertation me fait davantage penser à une mesure de rétorsion sur le mode « bombe thermonucléaire ».


Mais je ne crois pas qu'il faille profiter des petits calculs présidentiels pour fuir le débat. A l'évidence, la perspective d'un service public libéré de la pression des intérêts privés est une idée de gauche ; et l'idée que le contribuable ne paie pas la redevance pour concurrencer des chaînes privées qu'il ne paie pas mérite que l'on réfléchisse sérieusement à sa faisabilité.


Chacun a bien conscience de l'obstacle financier, mais sans doute pas de son niveau exact. Aux 800 millions d'euros de manque à gagner publicitaire de France Télévisions, il convient en effet d'ajouter des dépenses nouvelles. D'abord parce qu'en télévision, les programmes qui ne rapportent pas d'argent en coûtent, et que ce sont plus de 3 heures de programmes quotidiens qui devront remplacer les écrans publicitaires, pour un coût moyen de 400 millions d'euros supplémentaires. Ensuite, il n'est pas superflu de comparer le budget annuel de France Télévision (2,8 milliards) à celui d'une TV publique sans publicité comme la BBC (4,8 milliards) pour un nombre d'heures de programmes équivalent. Or cette aisance budgétaire, nous le verrons plus loin, me semble essentiel pour assurer la viabilité de l'entreprise publique. Ce n'est donc pas à budget constant qu'il faut raisonner comme le fait Sarkozy en annoncant 800 millions d'euros de recettes nouvelles, mais au bas mot 2 milliards qu'il faut trouver.


Attardons-nous un moment sur ces propositions de financement... L'augmentation de la redevance étant taboue à gauche comme à droite en temps de lutte pour le pouvoir d'achat, le gouvernement propose des taxes indolores parce qu'incluses dans le prix de vente de l'équipement numérique (télévisions, téléphones, ordinateurs...) dont il faut rappeler qu'il est déjà taxé pour financer les droits d'auteur. Il ne s'agit ni plus ni moins d'un nouvel impôt sur la consommation, qui rompt avec le principe actuel d'un service acquitté par son utilisateur, sans y substituer une quelconque attente comportementale (ce qu'était l'écotaxe sur les mêmes produits). Cela ne répond au contraire à aucune autre logique que l'impôt pour l'impôt, en allant chercher l'argent là où il se trouve. Mais quitte à opter pour cette fiscalisation, pourquoi ne pas avoir anticipé ce besoin lorsqu'il était question du bouclier fiscal ? La taxation des ressources publicitaires des chaînes privées, qui peut séduire à première vue à gauche, répond au fond à cette même logique : la publicité n'est en définitive qu'un coût caché, une sorte d'impôt privé qui donne l'illusion de la gratuité, répercuté en définitive sur le prix demandé au consommateur des produits « vu à la télé ».


Il est pourtant une autre ressource que l'annonceur et le contribuable dont personne ne parle : l'autofinancement par la vente. La BBC, qui fait référence sur le marché mondial du documentaire et est un acteur important sur celui des séries, tire près d'1 milliard d'euro de la commercialisation de ses productions auprès de chaînes étrangères. Marché auquel il faut ajouter celui de la « seconde vie » (DVD et VOD), actuellement en forte croissance. C'est une stratégie qui consoliderait la dimension de service public en exportant la création française. Mais c'est une stratégie qui nécessite une profonde réforme structurelle de France Télévision qui est aujourd'hui un diffuseur bien plus qu'un producteur. C'est possible: on peut imaginer par exemple le rachat de sociétés de productions fournissant essentiellement le service public, leur développement par l'apport des journalistes du service public, réorientés davantage vers le reportage et moins sur l'information en temps réel peu valorisable, la mise en oeuvre de partenariats avec d'autres chaines publiques pour mutualiser cette information, qui pourrait gagner en qualité en s'internationalisant... Il y a certainement un grand nombre de pistes à explorer si l'on se donne la peine de dépasser les effets d'annonce.


Mais j'y reviens, France Télévision n'a pas les moyens de cette ambition, qui ne peut reposer que sur une politique dynamique d'investissement. C'est pourquoi la perte du jour au lendemain des ressources publicitaires avant même qu'une stratégie de développement alternative ait été décidée est dangereuse, condamnant France Télévision à la qualité sans audience ou à l'audience sans qualité. Et c'est pourquoi, si je juge l'objectif ambitieux et souhaitable, je pense qu'il ne peut être réalisé que sur le long-terme, avec une diminution progressive de l'espace publicitaire disponible compensée par l'augmentation progressive de la redevance selon les possibilités offertes chaque année par la croissance (ce sera au parlement de juger chaque année de l'un et de l'autre), et le développement parallèle de marges d'autofinancement apportées par l'activité production. Au fond, ce qui me sépare d'un sarkozyste, c'est que je ne crois pas que le politique doive proclamer la rupture : il doit piloter le changement.

Publié dans Société

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