De Sarkozy et de la liberté d'expression

Publié le par Fred

Quelle est donc cette peur irrepressible qui tétanise le petit monde médiatique dès lors que leur sujet se nomme "Nicolas Sarkozy" ? Il fut pourtant un temps pas si ancien où le président de l'UMP envahissait l'espace médiatique bien au delà de ses prérogatives publiques en s'affichant avec ses amis du show-biz comme Christian Clavier ou Jean Reno, en mettant en scène son jeune fils Louis et en incarnant à chaque occasion le parfait couple présidentiel avec la belle Cecilia. Mais cela, c'était "avant". Avant la photo de Cecilia avec Richard Attias dans Paris-Match et la séparation des époux Sarkozy. Car depuis, le ministre de l'intérieur qui considère que personne n'avait jusque là fait l'objet d'un tel traitement, s'est juré que personne ne pourrait plus impunément attenter à sa vie privée.

Dans un état de droit, la liberté d'expression trouve sa contrepartie dans la responsabilité des propos publiés. Le droit de la presse à publier les informations dont elle dispose est ainsi équilibré par le droit de ceux qui s'estiment diffamés à demander réparation. Sur le fond, le souci de Nicolas Sarkozy de protéger sa vie privée est légitime, même si elle pose la question de l'utilisation à outrance de cette vie privée tant que celle-ci servait ses intérêts. Le hic, c'est que dans ce cas précis, le ministre n'a jamais eu recours aux voies du droit, mais choisit celles de l'intimidation pour que règne un climat d'autocensure a-priori. Petit rappel des faits : le 9 novembre, l'éditeur vincent Barbare est "convoqué" au ministère de l'intérieur pour régler une question d'ordre privée : Cecilia Sarkozy a demandé à son époux d'empêcher la parution du livre de Valérie Domain dont elle est le sujet et auquel elle a pourtant participé. L'éditeur se voit menacé de poursuites et décide de ne pas publier. Depuis, tout ce qui touche au futur-président-de-dans-un-an devient tabou. Ainsi, Alain Genestar, directeur de Paris-Match, qui a senti le vent du boulet lors de l'affaire Attias renonce à publier une photo du ministre et de sa nouvelle compagne, journaliste au Figaro dont tout le monde connait l'identité mais qu'aucun média ne révèle à l'exception notable du net où il est présent un peu partout, jusque dans la fiche "Nicolas Sarkozy" sur Wikipedia...

Plus grave, et moins compréhensible, est l'extension de ce tabou à la sphère publique. Ainsi en est-il de Paris-Match (décidément) lorsque le magazine décide de censurer une interview de Yannick Noah, auréolé de son statut d'homme préféré des français, qui y déclarait que "si Sarkozy passe, [il] se casse". Selon le Canard Enchainé, Arnaud Lagardère, propriétaire du titre, aurait au passage promis 150 000 € à la fondation des enfants de la terre parrainée par le tennisman-chanteur... Et lorsque d'autres (Djamel Debbouze, Luc Besson, Lilian Thuram...) expriment le même point de vue, le ministre évoque une "pensée unique" de "privilégiés" et manipulée par canal + et libération... c'est faire bien peu de cas de la (petite) audience de Tf1 et du Figaro qui combattent certainement la pensée unique en prenant la défense du ministre et de la France d'en bas qui se bat pour le bouclier fiscal et la réforme de l'ISF... Lorsqu'Act-up diffuse une affiche (certes provocatrice et plus que constestable) où il apparait au dessus du slogan "votez Le Pen", le ministre crie au "totalitarisme" mais refuse toujours de faire valoir ses droits, ce qui n'empêche pas l'affiche d'être interdite en référé pour une question de droits d'auteurs (étrangement, le photographe n'assigne pas tous les sites pro-sarkozy qui utilisent cette même photo devenue quasi "officielle"). Enfin, lorsque les Inrockuptibles programment une chanson mixée à partir de propos de Sarkozy (tous les tizenfants, du groupe Polemix et la voix off), c'est la SACEM partenaire de l'opération qui y met son veto... à un moment où elle aurait fort à perdre à se mettre l'UMP à dos...

Coincidence, ce climat de menace et d'autocensure survient au moment de l'anniversaire de la mort de François Mitterrand, qui remet en lumière l'obsession de l'homme pour le secret (mazarine, bousquet...), et l'utilisation de l'appareil d'Etat pour préserver ses intérêts privés. Cela doit conduire chacun d'entre nous à la plus grande circonspection quant à l'opportunité de donner les mêmes pouvoirs régaliens à un homme tel que Nicolas Sarkozy.

Puisque l'on parle de liberté d'expression, je réponds ici à la demande de mon ami Bertrand qui souhaite que j'évoque sur ce blog l'affaire "Lyon Capitale". Suite à des articles défavorables à Gérard Collomb, la mairie de Lyon a coupé ses investissements publicitaire, ce qui a conduit la journal à la reprise par un nouvel actionnaire et au limogeage des dirigeants-fondateurs. Assurément, l'actionnaire n'est pas dans son rôle lorsqu'il manipule la ligne éditoriale à des fins publicitaires. Et si je comprends qu'un maire ne souhaite pas soutenir financièrement son opposition, il est de la responsabilité politique d'assurer la liberté de la presse, ce qui n'a manifestement pas été le cas.
Je pense pour ma part que cet exemple illustre la vraie difficulté que pose le financement de la presse et de son indépendance vis à vis de la publicité, qui est particulièrement critique dans le cas de la presse locale où les investissements publicitaires des collectivités représentent une part importante des revenus. Quoi qu'il en soit, vous pouvez suivre cette affaire et vous forger votre propre opinion.

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Bert 10/01/2006 10:06

Sur Sarko, sans commentaires, je crois être sur une longueur d'onde plus que voisine...Sur Lyon Cap, snif, le sujet n'a pas été amené suffisamment à mon avis en général sur Bruno Rousset, gentil patron supposé humaniste et respectueux de la liberté de la presse, puisque sauvant quasiment courant 2005 un Lyon Cap en rupture de ligne avec son actionnaire historique bien que légèrement pesant, le mal nommé Progrès (c'est sur La Régression, ça sonne moins bien ;-). Il faudrait sans doute creuser un peu chez Rousset, qui fait un peu son Ponce Pilate ces temps ci, mais qui me semble avoir un peu de sang sur les mains. Quelles pouvaient être les réelles motivations de ce milliardaire pour s'offrir un canard financièrement boiteux, sans réelles perspectives de décoller des 15000 lecteurs ? On pouvait imaginer au départ une sorte de mécène, soucieux d'un peu de poil à gratter dans la presse lyonnaise ; je pense aujourd'hui qu'on peut évoquer une préméditation de Collomb (qui a parfois tendance à se prendre pour plus machiavélique que Mitterand...) qui pouvait calculer faire d'une pierre deux coups : dézinguer les affreux de Lyon Cap, qui ne lui mangeaient plus dans la main, et faire un boulevard à son copain Galula, qui comme par hasard lançait en septembre Tribune de Lyon. Comble de n'importe quoi, les journalistes de ce dernier sont également en grève ces jours-ci pour censure du patron sur un article égratignant Collomb... Ah, mon pauvre Fred, la presse de province, c'est bien du souci... Ce qui me désole, c'est que personne ne juge bon à Lyon de se mobiliser, à part cette vieille ganache d'Angel, ex chroniqueur au Progrès, qui a lui même créé une feuille de chou qui n'a pas le niveau des deux autres... SIGNEZ CETTE PETITION (sur www.presse.libre.free.fr), où je fais un malheur...   PS Fred, si tu te sens un jour de lancer un canard, penses à moi, si d'ici là je ne suis pas milliardaire.