Colonisation : du sens de l'Histoire

Publié le par Fred

 Peu après le 11 septembre 2001, Silvio Berlusconi avait soulevé un tollé en affirmant la supériorité de la société occidentale sur toute autre forme de civilisation. Dans un monde encore attaché à la diversité des cultures autant qu'à l'universalité des valeurs, cette prise de position semblait n'être que l'appanage d'une droite radicale et ultra-minoritaire. Ce n'était au contraire que le premier pas d'un large mouvement qui trouve sa traduction française la plus caricaturale dans le débat sur le "rôle positif" de la présence française dans ses colonies.

affiche colonialeEn matière d'Histoire plus encore qu'ailleurs, la nuance s'impose. Bien sûr, la caricature d'un "bon sauvage" exploité par un colonisateur sans scrupules est doublement mensongère. Elle l'est parce que la situation antérieure des territoires conquis n'était pas idyllique : la situation des juifs d'Afrique du nord soumis aux pogroms, comme celle des khmers sous les menaces d'annexion siamoise et vietnamienne, montrent que les atteintes aux droits de l'homme ne sont pas -malheureusement- la propriété exclusive des puissances européennes. Elle l'est ensuite parce qu'elle met dans le même sac l'ensemble des colons et de leurs descendants, dont l'origine sociale, la motivation de départ, les conditions de vie et de socialisation avec les populations locales sont bien evidemment autant d'histoires individuelles que l'on ne pourrait réduire au seul appat du gain. Tout cela est vrai. Mais se prévaloir de bienfaits ponctuels pour justifier a-postériori une oeuvre qui poursuivait d'autres buts est une approche révisionniste.

Car le mythe de la "mission civilisatrice" de l'occident, et singulièrement en France de la République, a la vie dure. Il maquille les véritables raisons de la colonisation et de la compétitions entre puissances européennes : la conquête de territoires, le contrôle des mers et l'exploitation de ressources naturelles stratégiques. Il tend à relativiser au nom du progrès des crimes qui ne sont en rien conformes aux valeurs que la colonisation disait promouvoir : le commerce des êtres humains, le déracinement des populations, le droit de vie ou de mort sur des êtres "inférieurs". Il porte au crédit de la colonisation un héritage (industriel, infrastructures, administration...) qui avait précisément été conçu pour le seul bénéfice de la puissance occupante (contrôle des populations, commerce avec la métropole...) et cherche en conséquence à faire endosser aux "décolonisés" l'entière responsabilité de leurs maux actuels...

Au delà de la question coloniale, la polémique actuelle pose celle de la "valeur morale" que l'on peut attribuer à un fait historique. Estimer qu'un fait puisse être "positif" ou "négatif" suppose de le confronter à une grille de lecture qui est forcément subjective, car conditionnée par la culture de celui qui interprête l'Histoire...  Ainsi, la conquête de la Gaule par les Romains nous apparaît aujourd'hui positive parce qu'elle a déclenché le long processus historique dont nous sommes aujourd'hui le fruit. Mais ce fruit est-il "supérieur" à ce qu'une autre Histoire, sans Rome, aurait produit ? Nul ne peut l'affirmer. La Chine, l'Inde, l'Empire Inca ou Arabe ont produit des civilisations qui à leur époque, n'avaient rien à envier à l'occident en termes de culture, de sciences ou de structures sociales...

En reconnaissant "le rôle positif de la présence française outre-mer", l'article 4 de la loi du 23 février 2005 légitime une lecture "occidentalo-centrée" de l'Histoire. Cette lecture néo-hegelienne, portée en particulier par l'américain Fukuyama, fait de la modernité libérale (que l'on peut schématiquement résumer par le triptyque Etat-nation - démocratie représentative - économie de marché) l'horizon indépassable du "sens de l'Histoire". Face à cette modernité inéluctable, toute autre forme d'organisation socio-économique, qu'elle soit traditionnelle, religieuse, nationale ou alter-mondialiste, fait figure d'archaïsme. Ce n'est que par le prisme de cette modernité libérale que l'héritage colonial (des frontières étatiques déconnectées des réalités ethniques au libre-échange s'imposant à des structures de production traditionnelles) peut être considéré comme un progrès...

De "l'axe du mal" à la gestion de l'après-guerre en Irak, de la nostalgie coloniale à la lecture ethnique plutôt que sociale de la crise des banlieues, l'arrogance occidentale, cette intime conviction de détenir la seule vérité universelle, est aujourd'hui la marque de fabrique de cette droite mondiale décomplexée ou pour mieux dire... Berlusconiste.

 

 

 

 

 

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Fred 14/12/2005 12:03

Que vous partagiez cette analyse ou développiez d'autres arguments contre cet article de loi, je vous invite à signer la pétition pour son abrogation : http://www.abrogation.net